cinéma

Publié le samedi, 16 mai 2020 à 11h35

Interview de Lorenzo Chammah programmateur pour les Christine Cinéma Club et Ecoles Cinéma Club en collaboration avec Les Films du Camélia

Par Valérie Mochi

Lino Capolicchio et Dominque Sanda dans une scène du Jardin des Finzi Contini de Vittorio De Sica

Le Christine Cinéma Club, et Les Ecoles Cinéma Club sont des cinémas indépendants et disposent de 4 salles récemment rénovées, Lorenzo Chammah en est le programmateur. Il travaille à la diffusion du cinéma de répertoire, pour un public de cinéphiles exigeants et curieux : rééditions en copie neuve, cycles, rétrospectives, festivals...
Parmi ces films, de nombreux films italiens sortent en partenariat avec l’Italie à Paris, en décembre L’Equilibrio de Vincenzo Marra, en février le cycle « Eblouissant Antonioni » et en avril était prévue la sortie du film de V. De Sica, Le Jardin des Finzi Contini (Il giardino dei Finzi Contini). Malheureusement avec la fermeture des salles de cinéma en raison de la crise sanitaire, sa sortie est suspendue.

Comment envisagez vous les prochaines étapes de la distribution du Jardin des Finzi Contini ?

En fait on l’avait reprogrammé au 15 juillet, on l’a reporté plusieurs fois, et il est encore décalé, parce qu’on ne sait pas quand on pourra rouvrir. Mais on ne voudrait pas le sacrifier, on ne sait pas comment va se passer le retour des spectateurs, on va peut être le garder pour septembre si on ouvre en juillet et pour novembre si on ouvre en septembre, je ne sais pas, c’est trop tôt pour le dire. On n’arrive à dater aucune de nos sorties à venir, on ne peut pas, il y a trop d’incertitude pour l’instant.

Vous êtes inquiet pour vos salles avec cette crise sanitaire ?

Et en ce qui concerne les sorties de films, certains parlent d’un embouteillage, d’autres parlent d’une pénurie notamment parce que les tournages sont à l’arrêt. Mais pour nous, pour le patrimoine, on est toujours plus demandeurs de ressorties car le fait de programmer des cycles est parfois plus contraignant en terme d’investissement et pour un résultat aléatoire. Les ressorties représentent environ 50% de notre programmation, entre celles qui étaient prévues, et pas uniquement Le Jardin des Finzi Contini, d’autres aussi, les distributeurs qui chercheront des salles au moment de la réouverture et les cycles qui étaient en cours, la programmation va reprendre de plus belle. Mais il faut prendre toutes les précautions, quand on voit l’exemple de la Chine qui a ouvert quelques salles et qui les a refermé aussitôt. Et puis il n’existe pas de date butoir qui menacerait tout le monde, c’est plutôt une grande ouverture qui se profile devant nous et une grande inconnue, plutôt qu’un sablier qui est en train de s’écouler et après lequel il faut courir. C’est une attente qui peut durer un petit peu ou encore beaucoup, même si on s’inquiète parce tout reste flou, je pense qu’il ne faut pas s’affoler.

Vous êtes optimiste

En tous cas pas pessimiste, à chaque problème ses solutions et puis on est tous impactés, il y a une égalité dans le malheur qui fait que ou on sera tous lésés ou on sera tous comme des phénix qui renaîtront de leurs cendres. Ce qui fait que je ne suis pas inquiet c’est que nous avons l’exception culturelle française, l’état est avec nous, je sais que l’on sera soutenus proportionnellement à nos besoins, logiquement, parce que le CNC, les régions ont toujours répondu à la culture donc il n’y a pas de raison que dans cette période de crise sanitaire ils n’œuvrent pas en conséquence et ils ont dit qu’ils le ferait.

A propos des gens qui s’agitent, actuellement il y a des tribunes qui apparaissent, des pétitions, plus de films à la télé, plus d’aide aux intermittents, plus de reconnaissance.

Je pense que de manière sous jacente ces tribunes sont nécessaires parce que ça dénonce autre chose, ces tribunes lancent un appel : « soutenez nous économiquement mais aussi soutenez nous idéologiquement. Ayez conscience du caractère indispensable de la culture ».
On l’a vu durant le confinement, les gens se cultivent d’autant plus allègrement, je crois que c’est tout autant un cri du cœur qu’un appel économique pour toute l’industrie. La politique du gouvernement en matière de culture est totalement insuffisante, on le voit bien dans les discours, à chaque fois ils oublient de citer le cinéma. Il y a le soutien de l’état mais il y a aussi le discours et cette agitation, ces tribunes sont salutaires pour rappeler qu’on existe et qu’au delà du fait d’exister on est indispensables à la diffusion de la culture française et même de la culture étrangère en France, la culture italienne notamment. C’est une façon de demander à être pris en considération.

Vous n’êtes pas opposé au visionnage des films sur téléphone tablette, ordinateur ou télé, vous qui dirigez une salle de cinéma ?

Rien ne remplace la salle de cinéma mais dans cette période de crise sanitaire la salle de cinéma n’existe plus, alors c’est très bien qu’il y ait autant de moyens de diffusion, c’est mieux ça que rien du tout. Au contraire, je pense que ça va créer un manque de la salle de cinéma, ce trop plein, cette orgie progressive de consommation à domicile va donner envie aux gens de ressortir et d’aller de nouveau dans les salles évidemment.
Nous n’envisageons pas de proposer un service de vod en direct de la salle de cinéma car les spectateurs savent chercher les films, il y a suffisamment de plateformes à disposition. Et puis il faut qu’on soit l’expression de la frustration du moment : l’impossibilité de voir des films en salle. Il faut que l’on puisse reprendre nos droits le plus vite possible une fois que les cinémas auront rouvert. Donc je le vois d’un bon œil, au temps présent et au temps futur dans le sens où à force de consommer à la pelle et sous toutes ses formes, à un moment on va avoir envie de changer d’air.

Pouvez vous nous parler du choix de Camélia pour les films italiens, vous avez des contacts particuliers avec des producteurs italiens ?

En fait le vrai chercheur de pépites italiennes c’est Ronnie Chammah mon père, qui est gérant de la société de distribution Les films du Camélia. Il a vécu 25 ans en Italie et il a vu des centaines, des milliers de films italiens parmi les plus inconnus, les plus farfelus, c’est lui qui a mis la main sur le Professeur de Zurlini qui était un peu oublié. Il a des contacts avec des studios italiens comme Titanus, comme Cristaldi et il est aussi en relation étroite avec L’Immagine ritrovata qui est le laboratoire de restauration de la Cinémathèque de Bologne dirigée par Gian Luca Farinelli. Ronnie est toujours à l’affût de trouvailles ou de retrouvailles, il a accès à des catalogues gigantesques qui lui permettent de faire un état des lieux pour des films qui pourraient l’intéresser, étudier la faisabilité de chaque restauration. Ensuite il travaille avec L’Immagine Ritrovata notamment, ou en collaboration avec Pathé, comme pour la restauration du film Le professeur.

Vous avez aussi des films récents comme L'Equilibrio de Vincenzo Marra et Disperata, la vita in commune de Edoardo Winspeare dans votre catalogue.

L’equilibrio c’était plus difficile mais Disperata c’était une bonne surprise. Le fonctionnement est différent entre les nouveaux films italiens dont les distributeurs viennent à nous et les films de patrimoine pour lesquels on s’inscrit dans une démarche d’enquêteur en essayant de remonter le temps et d’obtenir ce qu’il reste de ces films, parfois pas grand chose, de le restaurer et de lui redonner une deuxième vie et parfois même une première parce qu’à la différence de beaucoup de restaurations américaines, qui sont souvent des films qui ont été vus et oubliés, pour les italiens, que ce soit Black Journal (Gran Bollito), Je la connaissais bien (Io la conoscevo bene), Pauvres mais Beaux (Poveri ma belli), Un Héros de notre temps (Un Eroe dei nostri tempi), ce sont des films qui été peu vus en France, ou d’une manière très limitée, ce qui n’est pas le cas du Jardin des Finzi Contini qui est plus un classique. Dans le cas d’un film comme le Professeur, il a été vu mais il était tombé aux oubliettes et à part les vrais cinéphiles, le public du quartier latin ne le connaissait pas et donc on a fait 10000 entrées, les spectateurs se sont précipités. C’est ça notre travail faire découvrir ou faire redécouvrir.

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