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Publié le lundi, 31 décembre 2018 à 10h19

Malacqua, roman de Nicola Pugliese

Par Riccardo Borghesi

Malacqua - couverture

En 1976, Nicola Pugliese, alors journaliste dans un quotidien de Naples, écrivit Malacqua d'un trait, par ennui et par insatisfaction existentielle. En un peu plus d'un mois, il le termina et l'envoya à divers éditeurs.

Sur Internet, on trouve un beau documentaire-entretien dans lequel Pugliese raconte comment Italo Calvino, à l'époque rédacteur en chef pour Einaudi, lui fit part de son enthousiasme pour l'œuvre, l'invitant toutefois à apporter quelques modifications au texte pour le rendre plus fluide et cohérent. "''Pour moi, Calvino était un Dieu, alors je me suis mis au travail et j'ai réécrit les passages qu'il m'avait indiqués." Calvino demanda d'autres modifications mais Pugliese était fatigué : "Cher Calvino, ça c'est le livre, si nous voulons le publier, nous le publions, sinon on n'en fait rien et merci tout de même''".

Dans cette réplique, il y a tout l'avenir littéraire de l'auteur. Malacqua fut un succès éditorial immédiat. Mais ensuite, le caractère réservé, autocritique et pudique de l'auteur finit par faire disparaître le livre des rayons, le transformant en objet de culte, introuvable, inaccessible, souterrain. Celle qui devait rester, à l'exception d'un livre de nouvelles imprimé par un éditeur mineur, sa seule œuvre n'a été réimprimée qu'un an après sa mort.

Ce caractère timide, frugal et sarcastique se retrouve dans les pages du livre. On trouve également son regard désabusé porté sur la vie et les choses des hommes, sa capacité de parler d'absolu en racontant des histoires intimes. La capacité de raconter Naples et ses habitants, dans un portrait choral fait d'événements de rien du tout mélangés aux prémices d'une apocalypse à venir.
L'histoire est résumée dans le sous-titre du livre: "quatre jours de pluie dans la ville de Naples dans l'attente que se produise un événement extraordinaire".

Quatre jours de pluie ininterrompue qui font échouer toute apparence de normalité. Les rues, les bâtiments s'effondrent et enterrent les vivants avec leurs espoirs. Les transports sont suspendus, la vie semble se mettre en attente. Et de l'attente que tout passe, presque naturellement on glisse vers l'attente que tout change. La ville irrationnelle et superstitieuse, celle du sang de San Gennaro, attend l'événement miraculeux. Celle qui a grandi à l'ombre du Vésuve attend la catastrophe.

On tend l'oreille à des signaux éventuels, on regarde le ciel. Et les signaux mystérieux, dérangeants et fantastiques finissent par se manifester : cris terrifiants depuis Castel dell'Ovo, poupées inquiétantes trouvées parmi les ruines des immeubles effondrés, pièces de monnaie qui émettent de la musique, eau de mer qui pourchasse les enfants dans les ruelles du centre.

La ville souterraine semble prendre le dessus, en dépassant celle solaire. Elle en occulte l'astre, qui cesse de briller, avec une menaçante cape de plomb, qui semble contraindre les gens à révéler leur partie cachée, celle qui habituellement est gardée secrète, mais qui est la plus fragile et la plus sincère.

Les quatre jours de pluie incessante semblent se transformer en un rituel collectif de purification qui, sans jamais le dire, finit par raviver l’espoir que le soleil revienne briller. Le style choral, où chaque personnage suit son propre flux de conscience et passe ensuite le témoin au suivant, justifie la citation du début du livre, tirée de "Horcynus Orca" de Stefano D'arrigo, un autre livre culte, un autre fantôme éditorial que nous aimerions voir un jour réapparaître.

PS : en cette année 2018 qui se termine, je voudrais conférer aux "éditions Do" un prix qui n'existe pas, mais que je voudrais créer expressément, celui de l'opération littéraire présentant le meilleur rapport "valeur culturelle" / "rentabilité économique". Félicitations également pour la belle traduction de Lise Chapuis, qui semble se spécialiser (après "Urbi et Orbi / Malacarne" de Calaciura) dans la traduction de textes à la forte complexité.

Informations pratiques

Malacqua, de Nicola Pugliese, Do, 19 €
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