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Publié le mercredi, 15 septembre 2021 à 09h29

Antonio Scurati, M L'homme de la providence

Par Riccardo Borghesi

M L'homme de la providence - couverture

Une fois encore, les pages que je m'apprête à commenter trouvent un écho ponctuel dans l'actualité. Souveraineté, nation, volonté du peuple, dit à la radio la virile voix de stentor de l'éternelle candidate à la présidentielle. On en devine la mandibule proéminente, les mains sur les hanches, la poitrine gonflée, le regard volontaire tourné vers l'avenir. Un avenir certainement meilleur pour le public enthousiaste.

Même scénario au-delà des Alpes, où il est d'usage en politique de poser aux fêtes de village en engloutissant la nourriture malsaine des humbles, ou en offrant sa poitrine nue (plus adipeuse que l'originale), à la proximité et à l'admiration des masses.

C'est la preuve qu'en des temps incertains et confus, d'après-guerre, d'après-crise, mais aussi pourquoi pas d'après-pandémie, s'affirme souvent le désir d'un père sévère mais juste, qui s'occupe de tout ce qui ne va pas, qui nous protège de ces ennemis qu'il nous a savamment appris à reconnaître. Après tout, la politique est corrompue, la démocratie est impuissante, le vote est inutile, et derrière les partis il y a le grand capital, qui a toujours été entre les mains du seul "grand ennemi". Bref, on revient sans cesse puiser dans le bagage des subterfuges conçus et mis en œuvre par Mussolini lui-même.

Et face à l'affection du fascisme de seconde main, voilà le magnifique livre de Scurati pouvant jouer le rôle bénéfique de prophylaxie vaccinale, voire de rappel puisqu'il s'agit du deuxième tome d'une trilogie (la troisième dose sera vraisemblablement pour l'année prochaine).

Dans le premier tome, Scurati nous avait raconté la montée, tout sauf irrésistible, du fascisme. Du contexte qui l'avait engendré, des complicités qui l'avaient rendu possible. Le récit était presque en prise directe jour après jour, avec de chapitres brefs mettant en scène les documents d’archives qui les accompagnaient. Le processus reste ici le même, bien-sûr.

Mais alors que dans le premier volume Scurati avait essayé de garder un détachement émotionnel, dans ce second il semble vouloir renoncer à cette "neutralité" narrative. Face aux atrocités de la guerre de Libye, l’auteur ne parvient pas à retenir son indignation, et répond de fait à ces chroniqueurs de droite qui avaient voulu lire -dans le premier volume- un portrait de Mussolini, selon eux, plein d’ombres mais aussi encore plus de lumières.

L'homme de la providence montre cette fois toute son inadéquation.
Le livre s'ouvre sur les spasmes de douleur d'un Mussolini déchiré par un ulcère duodénal. Vomissements, sang, selles diarrhéiques. L’homme ne soutient pas le rôle qu’il s’est imposé (il paie un acompte pour le massacre de Matteotti? Qui sait...) et dont il n’est pas émotionnellement à la hauteur.

Mais le processus vers le totalitarisme est lancé. Le parti doit être normalisé, la violence institutionnalisée. La démocratie sera désormais démantelée morceau par morceau jusqu'à sa dissolution. Dans les années 25 à 32, Mussolini invente tout l'attirail des dictatures modernes, de la police secrète à la propagande en passant par les camps de concentration.

L'Italie est à lui, subjuguée, soumise. Les oppositions dispersées entre cimetière, prison ou exil. Mais l’homme dans les chambres du pouvoir est seul et commence son inexorable détachement de la réalité. Alors que dans un délire croissant de toute puissance il rêve de forger une nouvelle race d’Italiens, Mussolini semble de plus en plus incapable de garder toute trace d’humanité.
Muet et aveugle comme une divinité archaïque, il abandonne à leur destin amis, collaborateurs fidèles et maîtresses.

Il se débarrasse de la seule femme qu’il ait jamais aimée, désormais vieille et encombrante, en la laissant attendre dans l'antichambre toute une journée, tandis que seul dans son bureau immense et vide il fantasme sur les futures épreuves de la nation.

Le masque, nous dit Scurati, semble désormais vivre une vie propre, sans plus personne derrière pour le porter.

Informations pratiques
  • Antonio Scurati, M L'homme de la providence, traduit de l'italien par Nathalie Bauer, Les Arènes, 24,90 €

Vous pouvez commander ce livre, en italien ou en français, sur le site de La LIbreria