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Publié le vendredi, 6 mars 2020 à 15h36

Le Détour, roman de Luce D'Eramo

Par Riccardo Borghesi

Le Détour de Luce D'Eramo - couverture

Le Détour, livre singulier et incontournable de l'œuvre de Luce D'Eramo, malgré le grand succès lors de sa sortie en 1979, a disparu depuis des années des rayons des librairies, en Italie comme en France.

Son retour se produit aujourd'hui presque simultanément dans différentes langues. Ce phénomène qui n'est pas rare (il s'est produit récemment avec Malacqua de Pugliese par exemple), il nous montre comment le métier d'éditeur devient désormais une profession mondialisée qui parie sur un livre en ayant aussi le regard tourné vers d'autres marchés nationaux.

Le retour de Luce D'Eramo dans les rayons est une bonne nouvelle, car il s'agit d'une auteure extrêmement intéressante, aux thèmes audacieux et à la personnalité imposante. Cependant, il s'agit d'un retour partiel, car seul ce livre a été réimprimé dans de différentes langues. Inutile de chercher, vous ne trouverez d'elle que des éditions anciennes dans des librairies d'occasion.

"Le détour", ni roman ni mémoire, écrit sur un intervalle de près de 25 ans, de 1953 à 1977, est un livre d'un genre à part. Nous pourrions le définir comme le livre de toute une vie, ou comme une longue thérapie à laquelle l'auteure s’est prêtée pendant un bon tiers de son existence. Thérapie visant à raconter et à digérer l'expérience de la guerre et des camps allemands. Mais aussi sa relation contrastée avec sa famille et son état d'infirmité.

Luce est née dans un milieu aisé, bourgeois et de foi fasciste (son père, entrepreneur et aviateur, a même été sous-secrétaire à l'aviation dans la République de Salò), dont il a hérité du sens de l'action et de l'attrait pour l'idéal mussolinien. À l'approche de la défaite de l'Axe, les rumeurs sur la cruauté inhumaine (ou hélas trop humaine) des camps nazis sont devenues de plus en plus insistantes. Luce a alors voulu aller vérifier par elle-même et s'est portée volontaire en tant que travailleuse en Allemagne.

La première partie du livre retrace, avec un style dépouillé proche de la chronique, le fil du parcours qui a conduit l’auteure, de sa vie aisée d'adolescente fascistes à l'enfer des camps allemands. Cette partie du livre est passionnante et nous raconte cette période sombre de l'histoire d'un point de vue inhabituel, ni celui d'une victime ou d'un spectateur, mais celui d'un acteur obstiné qui veut comprendre, et qui s'en sortira grâce à son instinct de survie invincible, à sa rigueur morale, mais aussi à son extrême, naïve et surréaliste (vu la situation) foi en l'humanité.

La description de la vie des travailleurs, prisonniers ou volontaires, mais en pratique des esclaves, dans les camps et les usines est effrayante. Rien à voir avec les camps de la mort bien sûr, mais tout aussi révélateur du délire d'inhumanité qui avait atteint la société allemande.

La dernière partie du livre, écrite au moins 30 ans après les événements, est plus introspective. Le personnage de Luce, sous le regard analytique et détaché de l'auteure, y est étudié dans le but de déchiffrer le sens de ses souvenirs, de leur résurgence après des années de refoulement, de leur transformation au fil des ans. Dans ces pages à l'implication émotionnelle marquée, D'Eramo creuse dans son passé à la recherche du signe qui dévoile le sens de toute cette tragédie.

C'est précisément pour cette raison que l'aspect littéraire semble passer au second plan et que la fluidité de lecture ralentit et s'enraye parfois. Mais c'est peut-être précisément l'effet recherché pour faire participer le lecteur à la difficulté, après un parcours traumatisant, à recouvrer la mémoire et à libérer la parole.

Informations pratiques

Luce D'Eramo, Le Détour, Le Tripode, 25€
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