cinéma

Publié le mercredi, 5 décembre 2018 à 09h33

Dogman, Il vizio della speranza et Castel Volturno

Par Valérie Mochi

Dogman - Une scène du film

Et voilà, la première des Chroniques2films sera Volturnienne, car les deux films choisis pour se répondre dans ce nouvel article sont Dogman de M. Garrone encore dans les salles et candidat aux Oscars et Il Vizio della speranza de E. De Angelis sorti le 22 novembre en Italie et prochainement en France.

Dogman est tourné à Villaggio Coppola, à quelques centaines de mètres de l’embouchure du fleuve Volturno où De Angelis filme Il vizio della speranza. Mais ce n’est pas la seule similitude.

Garrone et De Angelis sont napolitains, ils montrent la misère sociale, et la transfiguration de leurs héros-ines, ils tournent pour la troisième fois à Castel Volturno (L’embaumeur, Gomorra/Perez, Indivisibili), ils choisissent un monde peuplé exclusivement d’hommes pour Dogman et exclusivement de femmes pour'' Il vizio della speranza'', ils filment des chiens, Marcello et sa meute, Maria et son pitbull. Tous deux mettent le décor naturel au centre de leur film.

Garrone fait du Villaggio Coppola un lieu irréel, fantomatique pour mieux développer la parabole, David contre Goliath, la résistance contre la misère, la violence, la bêtise. De Angelis présente les rives du fleuve de manière plus réaliste, il montre exactement l’horreur qui y règne, le proxénétisme avec les migrantes, la misère, les trafics d’enfants, de drogue, il s’appuie sur cette véritable monstruosité pour mieux en dégager l’aura mystique de son héroïne.

D’une manière ou d’une autre, les deux films donnent à voir la réalité actuelle de cette portion de côte napolitaine, une non zone que ses habitants, réels, comparent à Beyrouth.

Alors qu’à la base, en 1965, le projet de deux frères, les Coppola, était de construire une sorte de “cité radieuse” pour la moyenne bourgeoisie (voir le film publicitaire). Bien desservie, à 15 minutes de Naples, ils proposaient une villa au bord de la mer, des services, école, hôpital, police, bureau de poste, et même une base pour les militaires américains de l’Otan…une sorte de zone protégée.

Vingt ans plus tard le scandale éclate, un abus immobilier d’énorme envergure. Roberto Saviano en a retracé l’historique. La folie du ciment s’est propagée sur toute la côte, les frères ont fait des émules, 27 km de béton.
Petit à petit la station balnéaire se dépeuple, les sans abris occupent les villas abandonnées, les migrants arrivent, la misère s’accroît et le quartier devient un cauchemar, une vision apocalyptique sur une côte qui aurait dû rester une réserve naturelle et qu’il ne sera jamais possible de récupérer.

Villaggio Coppola aujourd’hui

Le patriarche du béton Cristoforo Coppola réussira malgré les procès à continuer son œuvre dévastatrice, à quelques mètres du Villaggio Coppola, il bâtira un golf, un hôtel de luxe, et plus loin une nouvelle base pour les militaires…
Il meurt en 2013, ses héritiers gèrent les entreprises familiales et restent propriétaires des sols, ils participent en toute légitimité aux tentatives de réhabilitation de zone… la “cimentite aigue” coule toujours dans les veines des enfants Coppola.

DOGMAN

Garrone transpose un fait divers romain datant de 1988 Er Canaro della Magliana dans la périphérie de Naples à Castel Volturno, un crime qui a défrayé la chronique par sa sauvagerie, un toiletteur pour chien se vengeait atrocement d’un petit malfrat de périphérie qui ne cessait de le persécuter.

Dans Dogman, Garrone donne autant d’importance au décor qu’à ses personnages, un quartier désolé face à la mer, des couleurs sombres, passées, la plage grise, les immeubles désertés, une aire de jeux dérisoire.

Dogman - Une scène du film

Les quelques habitants qui restent vivent misérablement, oubliés de tous, hors du temps. 1988 ou 2018, les décors, les costumes, rien ne permet de situer le film dans une décennie particulière, la misère est intemporelle. Dans ce décor naturel, Garrone, magnifie la ville abandonnée, une puissance visuelle pleine de mélancolie.

Accentuée par le personnage du Dogman, Marcello interprété tout en naïveté et innocence par Marcello Fonte, Garrone et Fonte réussissent à insuffler du lyrisme, de la poésie dans ce monde de violence et de désespoir.

Edoardo Pesce qui semble destiné aux rôles de brutes (dans Fortunata de S. Castellito) est Simoncino dans Dogman, une bête humaine, drogué, rien ne l’arrête, il prend pour cible Marcello, « son ami » le toiletteur qui essaie de survivre et de rester en bons termes avec ses voisins de quartier.

Dogman - Une scène du film

Les relations entre les deux protagonistes s’intensifient au fur et à mesure du récit parfaitement rythmé. Marcello fait preuve d’une patience infinie face à la brute, il subit, il accuse les coups, devient complice malgré lui, compatit, pardonne, souffre, résiste, il est transfiguré en Christ, le mystère de la rédemption. Mais il est humain, il tient à la vie, une petite/grosse frappe ne peut pas lui retirer l’amour de sa fille (Marcello frêle face au colosse Simoncino). Et c’est le final atroce, d’une cruauté trop humaine.

IL VIZIO DELLA SPERANZA

Il vizio della speranza raconte une autre forme de transcendance, une figure féminine, Marie et l’enfantement, c’est d’ailleurs le nom de l’héroïne Maria, interprétée par Pina Turco.

Il vizio della speranza - Une scène du film

E. De Angelis a déjà abordé le thème des relations parents/enfants dans son précédent film, « Indivisibili » qui mettait en scène des sœurs siamoises exploitées par leurs parents comme des monstres de foire. Les héroïnes de De Angelis cherchent la libération mais sont retenues par des liens familiaux indestructibles. Maria se libère de son rôle de

gardienne de femmes migrantes prostituées, exploitées jusqu’aux entrailles, elle les emmène sur les rives nauséabondes du fleuve pour accoucher et revendre leurs enfants, lorsqu’elle découvre qu’elle-même est enceinte. La nativité dans les bas fonds du Volturno, d’autres références à des scènes bibliques parsèment le film.

Il vizio della speranza - Une scène du film

«''Quand Edoardo m’a appelé, il m’a dit qu’il voulait faire un film spirituel, mystique, religieux, explicitement chrétien'' » a dit le scénariste Umberto Contarello. « ''Maria, est avant tout un être humain qui porte en elle autant de féminité que de masculinité, elle porte quelque chose de nouveau, elle est le ventre de Noël. Elle ne représente pas la naissance au sens gynécologique, mais la régénérescence de l’humanité'' » déclare De Angelis.

Face à ce monumental désastre social et environnemental généré par le crime organisé d’hier et d’aujourd’hui, les deux cinéastes proposent des visions mystiques aux antipodes, l’un croit que les valeurs du Christ n’ont plus leur place dans ce monde alors que l’autre l’attend encore.
Dans ce vide la foi religieuse résiste fortement. Démonstration dans une quinzaine de jours avec un nouvel article de Chroniques2films à propos de Lazzaro de A. Rohrwacher et Euforia de V. Golino.

Informations pratiques

Dogman, film de Matteo Garrone
Il vizio della speranza, film de Edoardo De Angelis. Prochainement en salles