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Publié le samedi, 22 mai 2021 à 09h55

Vies dérobées, roman de Cinzia Leone

Par Riccardo Borghesi

Vies dérobées - couverture

J'écris ces notes sur le beau livre de Cinzia Leone, tandis que la radio diffuse les terribles nouvelles des affrontements à Jérusalem, des roquettes tirées par le Hamas, des bombardements israéliens sur Gaza, de la longue liste de morts, inutiles comme toujours. L'histoire ne nous apprend rien et le conflit israélo- palestinien c'est un cas d'école.

La raison de cette haine profonde aura-t-elle quelque chose à voir avec le concept d'appartenance, de religion, d'héritage, d'identité comme certains le disent ? Ou s'agit-il simplement du bouclier le plus facile derrière lequel cacher des intérêts privés banals et inavouables ? Et si les leçons des tragédies de l'histoire sont héritées par voie génétique, comment expliquer des oxymores déconcertants comme Otzma Yehudit (parti juif raciste de "très extrême" droite qui vient d'entrer à la Knesset) ?

Je vous dis cela parce que "Vies dérobées" parle justement d'identité et d'appartenance. Il le fait en mettant en scène, avec une maîtrise d'orfèvre, le cauchemar le plus noir de tout adepte des théories identitaires : la découverte soudaine que l'identité dont on faisait le drapeau, ou à laquelle on s'accrochait comme à un radeau à la dérive, n'était rien d'autre que l'imposture d'un ancêtre frauduleux.

"Vies dérobées" est une saga familiale au rythme grandiose qui pourrait rappeler l'élégance des grands écrivains israéliens du siècle dernier, comme Amos OZ ou Avraham Yehoshua. Mais il s'agit bien de littérature italienne et dans de nombreuses scènes, comme celles du passage du front dans la campagne des Marches, on peut respirer une air cinématographique bien de chez nous, allant de "Amarcord" de Fellini à "La nuit de Saint Laurent" des frères Taviani.

L’écriture est puissante, les descriptions de mondes désormais perdus sont précises et évocatrices, de la Palestine sous mandat britannique, en passant par Alexandrie, métropole cosmopolite, à la Suisse neutre œil du cyclone nazi qui bouleverse l’Europe.

Cinzia Leone fait également preuve d'une grande habileté dans la construction des personnages, et peuple le récit de personnalités toutes plausibles, ambiguës et incertaines, toutes porteuses d'identités multiples, toutes paradigmatiques d'un monde où l'identité héritée des ancêtres n'est rien d'autre qu'une invention littéraire.

PS : "Nostra patria è il mondo intero, nostra legge la libertà e un sol pensiero, ribelle in cor ci sta". "Notre patrie est le monde entier, notre loi est la liberté et il y a une seule pensée rebelle en notre cœur".
L'antidote au poison identitaire qui a gangrené le siècle dernier et qui infecte encore le présent, se trouve peut- être dans les mots de Pietro Gori, que Cinzia Leone fait chanter à Davide, le grand-père juif et anarchiste, rebelle à l'oppression des lois raciales de l'Italie fasciste mais aussi aux lois ancestrales de la Halakha.

Informations pratiques
  • Cinzia Leone, Vies dérobées, traduit de l’italien par Marianne Faurobert, Liana Levi, 23 €

Vous pouvez commander ce livre, en italien ou en français, sur le site de La LIbreria