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Publié le dimanche, 7 février 2021 à 09h29

Travailler use, poèmes de Cesare Pavese

Par Riccardo Borghesi

Travailler use de Cesare Pavese - couverture

Je relis les poèmes de Pavese grâce à la sortie de ce mince volume, près de trente ans après une première lecture dans ma jeunesse. Heureusement, une édition intelligemment bilingue, texte original en face. Parce-que la poésie ne peut être traduite qu’ainsi, avec la matrice intacte à portée du regard. Et plus encore cette poésie rugueuse, comme les pierres des montagnes, qui sent la terre, au vers âpre et sévère.

Ce sont des poèmes narratifs qui nous parlent de ce mal de vivre tenant la main au désir impérieux de jouir de la même vie que l’on craint. Poèmes dont la lecture ne peut que révéler, par illumination, d'avoir vécu les mêmes sentiments.

Quelle assonance avec ces temps d’isolement. Désir de fuite, mais aussi certitude qu’il vaudrait mieux rester là où sont ses propres racines. Et puis l’amour qui promet et qui effraie. Qui déçoit, qui révèle l’inadéquation.

Pavese, dont tout le monde connaît les romans, est né poète puis est revenu à la poésie, comme on rentre à la maison, avant de se donner la mort. Dans cette édition, qui a le mérite de ramener les vers de Pavese à l'attention du public français, on trouve des aspects positifs et d'autres moins. D’un côté, la brève et synthétique présentation de Carlo Ossola qui a supervisé la sélection des poèmes ici proposés (une moitié à peine de ceux qui composent le recueil original), de l'autre, la traduction sur laquelle, malheureusement, je dois émettre des réserves.

Plus qu’une traduction celle présentée ici, sonne comme une "paraphrase", une explication du sens des vers. Ce désir de clarté conduit le traducteur à prendre des libertés simplificatrices souvent excessives et à mon avis irrespectueuses : ainsi "le donne vestite per gli occhi" deviennent "les femmes habillées pour être regardées", ou le garçon qui "si è buttato su certe colline" devient le garçon qui "est parti par les collines" pour ne donner que deux exemples. Dans d'autres cas encore, il suffit de prendre le poème éponyme "Travailler use", il y a des malentendus ("Non è certo attendendo nella piazza deserta che s'incontra qualcuno" traduit par "il n'est pas sûr qu'en attendant sur cette place déserte on rencontre quelqu'un") et des mots qui disparaissent : "ci sono d'estate pomeriggi che fino le piazze son vuote" est traduit "il y en a des après-midi où même les places sont vides". Il est passé où, l'été, avec sa chaleur écrasante, avec son vide métaphysique ?

La traduction d'un poème de l'un des auteurs les plus importants et les plus aimés du XXe siècle, exige la même maîtrise, le même soin et la même précaution que l'on demande au restaurateur face à un retable de Fra Angelico. La solution à ces problèmes est simple et complexe, mais elle existe. Chers lecteurs,apprenez l'italien et lisez les "textes sacrés" dans leur version originale.

Informations pratiques
  • Cesare Pavese, Travailler use, Rivages poche, 9,10 €

Vous pouvez commander ce livre, en italien ou en français, sur le site de La LIbreria