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Publié le mercredi, 10 avril 2019 à 09h42

Robledo, roman de Daniele Zito

Par Riccardo Borghesi

Robledo - couverture

Robledo est un roman insolite, difficile à classer, tant par son style que par son contenu, chose assez inhabituelle dans le panorama littéraire italien contemporain. Rédigé dans un style hybride mêlant interviews, citations, pages de journal intime, messages d'adieu (le chapitre "Messages d'adieu" est un véritable "Spoon River" de la précarité), récit et méta-récit, ce faux essai sur un faux auteur (Robledo) qui écrit d'un faux mouvement subversif, pourrait être défini comme un roman de fanta-sociologie où tout est inventé mais où tout est plausible.

Pour sa capacité à multiplier les plans de lecture, on le prendrait pour de la littérature sud-américaine d'Ernesto Sabato à Roberto Bolaño, en passant par Adolfo Bioy Casares.
Ce n’est pas un hasard si l’auteur, qui s’efforce de donner des bases solides de vraisemblance au contexte du roman, est un chercheur en informatique, donc habitué à faire fonctionner les choses, à modéliser des mondes de façon à que tout se tienne.

"Je voulais vérifier une hypothèse", dit-il ou fait dire l'auteur à un moment donné du roman. Encore un écrivain de formation scientifique, l’un de ces outsiders qui ont toujours donné à la littérature moderne les choses les plus insolites et les plus solidement durables (Primo Levi, Carlo Emilio Gadda, etc.).

L’hypothèse en question est que le vide existentiel, la précarité générée par un monde du travail de plus en plus désarticulé, dominé par les contrats à durée déterminée et le travail au noir, puissent pousser les plus instables à travailler clandestinement sans exiger de salaire.

Ceux-ci s'habilleront d'uniformes volés, pour travailler comme employés abusifs d'Ikea, comme de faux libraires chez Feltrinelli ou, pour les plus téméraires, comme agents factices dans un poste de police.

Poussés par un instinct d'autodestruction, comme des lemmings courant vers la falaise, ils s'organiseront en un énorme mouvement clandestin, à mi-chemin entre la secte et le mouvement terroriste (mais y a-t-il une réelle distinction?), qui les mènera après avoir travaillé pendant longtemps gratuitement, une fois épuisé toutes leurs économies, à s'immoler de façon spectaculaire sur leurs lieux fictifs d'emploi.

L’hypothèse est tellement absurde qu’au début le lecteur se tient à distance avec scepticisme. Il se demande à quel jeu joue l'auteur, comment il pourrait donner de la cohérence à une histoire aussi paradoxale, comment il pourrait espérer la mener à une fin sensée.

Mais au cours de la lecture les choses commencent à prendre leur place, par petites touches, par une accumulation de rencontres, de témoignages, de faits cités avec une profusion de détails et le miracle de l’incarnation (la vraisemblance) doucement finit par s'opérer.

Page après page, on oublie qu'il s'agit d'une expérience narrative et l'illusion de vérité prend forme : on est alors ému par le sort de ces malheureux (si semblables à d'autres misérables de notre connaissance), à la douleur de leurs familles; on angoisse pour l'inéluctabilité de leur fin atroce, on s'inquiète pour l'avenir de la société, on se demande si tout cela pourrait déjà être en incubation quelque part.

L'expérience est donc réussie, l'hypothèse vérifiée. L'autre hypothèse implicite du roman (Robledo est-il celui qui raconte le mouvement ou celui qui l'inspire ?) est que la littérature puisse transformer la réalité, l'influencer, l'inspirer, la précéder. Mais cette hypothèse reste toute à vérifier.

PS1: je tiens à rendre une nouvelle fois hommage à la belle traduction de Lise Chapuis, qui se confirme être l’une des meilleures traductrices en activité en France.

PS2 : la seule chose qui m'a laissé perplexe sont les citations bibliographiques (évidemment toutes fausses), mais avec les noms des maisons d'édition comme distorsions dyslexiques de maisons existantes (Mondatori, Eniaudi, Fetrineli, Actes Nord ...). Cela ressemble à un caprice déplacé lorsque de vraies marques comme Ikea ou Feltrinelli sont citées dans les pages du livre, ainsi que des personnalités publiques avec leur vrai nom.

Informations pratiques

Robledo, Daniele Zito, Christian Bourgois éditeur, 22 €
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