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Publié le mardi, 31 août 2021 à 09h40

Q. L’oeil de Carafa, roman de Luther Blissett

Par Stefano Palombari

Q. L’oeil de Carafa - couverture

Tout d’abord il faut préciser qu’il s’agit d’une réédition. Ce roman très particulier est devenu iconique peu après sa parution il y a plus de 20 ans. A sa sortie, le roman provoqua un âpre débat entre les gardiens d’un temple qui se vidait inexorablement de ses fidèles et ceux qui avaient envie de donner un grand coup dans la fourmilière.

Luther Blissett n’était pas à son coup d’essai. Ce nom collectif derrière lequel se cachaient 4 écrivains (qui ont pris par la suite le pseudonyme de Wu Ming) ainsi qu’une pléthore d’anonymes engagés, est né d’abord en tant que projet politique. Dans le sillon de la contestation post-soixante-huitarde, de la critique situationniste contre la société du spectacle, leur cible principale était l’industrie culturelle et les médias traditionnels, in primis la télé.

Venons-en au roman. Q. L’œil de Carafa est un roman historique avec une forte dimension politique. L’intrigue nous plonge en plein dans les révoltes paysannes du 16ème siècle. Au lendemain de la Réforme luthérienne, un vent de liberté s’empare de certaines villes allemandes. Les anabaptistes, ceux qui rebaptisent les croyants à l’âge de raison, avec leur discours simple et révolutionnaire réussissent à convaincre les artisans et les paysans qu’« un autre monde est possible ». Leur discours subversif leur attire pas mal d’ennuis. Luthériens et catholiques se coalisent pour les combattre.

Deux personnages intrigants se détachent de la mêlée. Deux personnages qui s’affrontent à visage couvert pendant les 700 pages et plus du roman pour se retrouver à la fin. Ce sont les faces de la même médaille.

Le style est volontairement fragmentaire mêlant des missives, des pages d’un journal intime, des points de vue différents, des récits… La chronologie est également brouillée. La narration suit des chemins transversaux avec de fréquents allers-retours entre les années. Le langage est volontairement trivial, un choix assumé qui a valu aux auteurs des vives critiques. On est loin du jargon policé et un peu maniéré des romans historiques classiques.

Naturellement, au-delà de l’intérêt historiographique de l’opération, ce texte peut et doit être lu comme une allégorie des luttes pour la la liberté de conscience et pour la justice sociale. Certains y ont vu une référence précise aux révoltes de mai 68. D’autres moments historiques peuvent être également évoqués par cette lecture. Il ne me semble pas incongru de tracer un parallèle entre l’expérience anabaptiste de Münster en 1534 et celle de la Commune de Paris, dont on célèbre cette année les 150 ans.

Le livre fut sélectionné pour le Prix Strega. Les auteurs, célèbres pour leur franc parler, réagirent ainsi : « Le prix Strega est une mascarade, l’une des nombreuses institutions inutiles de ce pays (…). Cela ne nous intéresse pas de gagner, d’autant plus que la première place est toujours décidée à l’avance (…) nous avons conseillé à Einaudi (leur maison d’édition) de nous acheter la quatrième place. (…) Le prix Strega est plus truqué que Sanremo et cette année il a été promis à (Dacia) Maraini ». En effet, Dacia Maraini gagna le prix Strega en 1999 et Q de Luther Blissett arriva quatrième.

Q – L’oeil de Carafa fut le premier roman publié sous la forme juridique du copyleft. Contraires au concept de « propriété intellectuelle », les auteurs autorisent le téléchargement gratuit (pour une utilisation strictement personnelle) de leurs ouvrages sur leur site internet ou sur celui de la maison d’édition.

Informations pratiques
  • Luther Blissett, Q. L'oeil de Carafa, traduit de l'italien par Nathalie Bauer, Seuil, 24,50 €

Vous pouvez commander ce livre, en italien ou en français, sur le site de La LIbreria