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Publié le dimanche, 25 octobre 2020 à 10h09

Piccola, roman de Rosita Steenbeek

Par Riccardo Borghesi

Piccola - couverture

La "Piccola" qui donne son titre au livre est une très jeune étudiante hollandaise, Suzanne, qui s'installe à Rome à la fin des années quatre-vingt pour chercher fortune dans le monde du cinéma. Un monde du cinéma en déclin, comme d'ailleurs à cette époque l'étaient toute la culture et le monde politique italiens qui vivaient les dernières années de la pax démo-chrétienne. Le personnage de Suzanne, qui n'est autre que l'auteur du livre, nait de la friction entre sa culture puritaine et sévère (elle est fille d'un pasteur protestant et est étudiante en théologie) et son désir d'une Italie à ses yeux sans vertus mais imprégnée d'une sensualité et d'une vitalité disruptives.

Je vous avoue que son personnage, bien que cohérent et bien dessiné, m’a dérangé dès le début, en raison de son regard voilé de préjugés et d’un certain mépris nordique pour cette Italie à ses yeux corrompue et sans valeurs.

Comme si cela ne suffisait pas, dans sa bouche on retrouve souvent des expressions lourdes de sens telle "il s’est comporté comme un Arabe" avec tout ce qui va avec (à un moment donné, elle affiche son amitié pleine d’admiration pour le réalisateur raciste et antisémite Theo Van Gogh, tué en 2004 par les islamistes). Bref, beaucoup de petites allusions qui m’ont rendu inconfortable l’identification au personnage.

Au cours de la lecture, je me suis demandé à plusieurs reprises si ces aspects lourds et désagréables relevaient du choix littéraire ou du bagage culturel. Je n’ai pas trouvé la réponse, parce que Suzanne est ambiguë. Elle se voit et se raconte comme une personne de cœur, généreuse et romantique, mais dans les faits elle est toujours en équilibre entre l’aventurière sans scrupules et la petite fille naïve à la merci de forces plus grandes qu’elle.

Dès les premières pages, Suzanne se lance dans ce qui sera finalement le cœur du roman et de son activité en Italie : séduire des vieux messieurs. Des vieillards riches en argent et en pouvoir certes, mais qui restent des vieux, et même très vieux par rapport à son très jeune âge. Le prénom Suzanne est-il une référence à l’épisode biblique qui porte le nom de "Suzanne et les vieillards"** ("Susanna e i vecchioni" en italien)? Mais dans la Bible, Suzanne est la victime innocente de la concupiscence sénile , tandis qu'ici, elle est actrice et moteur.

Sa chasse aux vieillards commence en se prostituant contre de l’argent à un vieillissant playboy sicilien, riche et superficiel. Cette partie du roman m’a un peu embarrassé à cause du voyeurisme sans empathie et de l'érotisme maladroit. Mais la suite, avec ses proies bien plus intéressantes, accompagne le roman dans une véritable accélération tant dans le rythme que dans l’inspiration, comme si l’auteur avait finalement trouvé une évidence poétique.

L’identité des deux vieillards principaux est à mon avis la véritable raison de la publication du livre. Parce que, bien que cachés derrière deux chiches pseudonymes qui en vérité n’essaient même pas d’en dissimuler la véritable identité, il ne s’agit rien moins que de l'octogénaire Alberto Moravia et du septuagénaire Federico Fellini.Et ici la violence du temps qui passe, pour le mâle dominant et narcissique, explose dans toute sa brutalité et nous montre hélas combien de dégâts peut faire le désir vampirique de la jeunesse désormais perdue.

Bien que j’aie été un peu attristé de voir deux monuments de la culture italienne réduits à de tragiques caricatures lubriques et concupiscentes (ce qu’ils étaient probablement), cette partie du roman a la force magnétique du rite révélateur. Avec l’accumulation méthodique et hypnotique d’épreuves toutes plus embarrassantes les unes que les autres, de pathétiques escarmouches amoureuses à de véritables violences sexuelles, il montre hélas que l’amour "transgénérationnel" n’est qu’un tragique et inutile malentendu.

La lecture de "Piccola" confirme aussi, que de la vie des grands hommes, il vaut mieux en savoir le moins possible.


** Voir par exemple au Louvre le très beau tableau du Véronèse

Informations pratiques

Rosita Steenbeek, Piccola, traduction René de Ceccatty, Vendémiaire, 22 €