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Publié le mardi, 12 février 2019 à 09h29

L’Université de Rebibbia et Carnets de Goliarda Sapienza

Par Stefano Palombari

Carnets - couverture

Avec L’Université de Rebibbia et Carnets, le Tripode poursuit son travail de publication des œuvres de Goliarda Sapienza dans le but, à terme, de rendre disponible, au public francophone, l’intégral des textes de l’écrivaine italienne.

Rebibbia est une prison. Plus précisément, il s’agit de la prison romaine pour femmes. Goliarda Sapienza y a été enfermée quelques mois en 1980 pour un vol de bijoux. Ce fut une véritable révélation. La prison est une expérience qui marque à jamais, après laquelle : « Tu ne te sentiras plus jamais quelqu’un du dehors et eux – ceux du dehors – ne te considéreront plus jamais comme l’une d’entre eux. »

Aussitôt le seuil de la prison franchi, Goliarda trouve un monde « à part ». Un monde totalement séparé de l’extérieur avec ses codes et ses règles. Les prisonnières souffrent bien évidemment à cause de l’enfermement mais étonnement elles sont nombreuses à être aussi très attachées à ce lieu. On s’y sent pris en considération et surtout protégé. Au point que certaines replongent presque volontairement pour y retourner. « (Elles ont) le syndrome carcéral… l’amour de la prison...C’est très répandu. On s’attache à ce mode de vie. »

Dans les années 80, Rebibbia était une prison « modèle ». S’inspirant des plus modernes préconisations sur le monde carcéral, on tentait d’humaniser la vie à l’intérieur. Des espaces plus importants de liberté, des rapports plus apaisés avec les gardiennes et avec l’institution judiciaire. Vu d’aujourd’hui, où la répression est devenue le maître mot pour sanctionner tout écart, on a la sensation que des siècles se sont écoulés.

Au tout début, Goliarda est un peu perdue. Elle a du mal à intégrer les codes. Les rapports avec ses codétenues sont compliqués. Puis, elle prend pied. Elle intègre un groupe de prisonnières où « les droits communs » échangent avec « les politiques » (n’oublions pas qu’en 1980, la lutte armée, bien qu’à la fin, était encore active). Un groupe qui se réunissait régulièrement autour d’un thé, comme une bande normale de copines pour discuter de politique et s’aider mutuellement.

La prison est une expérience très intéressante, très enrichissante pour l’écrivaine. « (Rebibbia est) une grande université cosmopolite où chacun, s’il le veut, peut apprendre le langage premier. » Un univers où tout le monde trouve sa place et se sent en sécurité comme dans un grand utérus. Dans ses Carnets, lorsqu’elle parle de la prison, Goliarda Sapienza développe la métaphore de l'utérus : « Quand elles vont sortir, elles sont heureuses comme des enfants, contentes de sortir de l’utérus, mais après, la chaleur les ramène dedans ».

La partie des Carnets consacrée à son expérience carcérale, permet au lecteur de revoir les femmes touchantes croisées dans l’Université de Rebibbia. Bien évidemment ici elles sont débarrassées des contraintes littéraires et de leurs noms factices.

Les Carnets de Goliarda Sapienza couvrent plus de quinze ans, de 1976 à 1993. En réalité la dernière année compte seulement deux lignes. On y trouve un peu de tout. Goliarda couchait sur papier pensées, sensations, sentiments, craintes, voyages, lectures... C’était un peu comme une thérapie pour elle. Elle éprouvait la nécessité d’écrire. Comme tout journal, il y a des moments et des passages heureux et d’autres un peu moins essentiels.

On y trouve des considérations particulièrement pertinentes, sur la télé, les maladies... la jeunesse : « (…) les adultes ne prennent soin de vous que lorsque, étant petit et sans défense – un jouet ? - ils peuvent s’amuser, commandant et déployant tous leurs sentiments de pouvoir, quand ce n’est pas une cruauté de patron. (…) Il n’y a pas d’espoir pour l’instant et je ne vois pas pourquoi eux, les jeunes, dont il est clair qu’ils sentent cette division de classe – la plus terrible qui soit -, je ne vois pas pourquoi ils ne devraient pas casser, brûler, détruire ». D’une actualité sidérante !

Informations pratiques

L’Université de Rebibbia et Carnets de Goliarda Sapienza, Le Tripode, 11 € et 25 €
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