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Publié le jeudi, 5 septembre 2019 à 09h35

L’insoutenable légèreté de l’Histoire

Par Stefano Palombari

La Jumelle H - couverture

Helga et Hilde sont deux sœurs jumelles. Même initiale, même nombre de lettres. L’abîme de l’indistinction les guette. Pour s’en échapper, elles s’inventent deux vies divergentes. La tentative d’assimilation à une seule et unique entité, sort trop souvent réservé aux jumeaux, pousse Hilde à déroger. C’est elle qui se colle le rôle d’élément perturbateur d’un équilibre préétabli.

C’est elle qui quittera l’école suisse de Milan, école privée très prisée par la haute bourgeoisie milanaise. C’est elle qui échappera au diktat social du mariage et de la maternité. Nous sommes dans l’immédiat après-guerre. Les mœurs commencent à évoluer, très lentement. Le divorce n’existe pas encore en Italie et le délit d’adultère est toujours d’actualité. Il sera emporté, avec d’autres vieilleries, par le tourbillon de 1968.

Les deux jumelles sont nées en Allemagne. Elles sont nées en plein Troisième Reich. La famille Hinner s’en accommodait plutôt bien. Hans Hinner était un journaliste qui ne perdait pas occasion de louer le régime, ce qui lui a permis une ascension sociale plutôt rapide. Aucun problème de conscience si leur richesse grandissante se faisait de toute évidence aux dépend de certains voisins, spoliés de leurs biens.

« Mais ça, c’était avant ! » Une fois basculée dans l’après, de « l’avant » la famille Hinner n’en parlait plus. Comme si « l’avant » n’avait pas existé. En Italie, la famille Hinner était une paisible famille d’origine allemande à qui personne ne demandait des comptes. Ils ont pu se refaire une virginité et un patrimoine consistant avec des capitaux accumulés... pendant « l’avant ».

L’auteur narre de façon chronologique l’histoire de la famille jusqu’à la mort de Hilde. En réalité, la mort de la jumelle est évoquée rapidement, par prolepse, un peu après la moité du livre. Même si la structure et le style narratifs sont plutôt classiques, Giorgio Falco prend pas mal de libertés dans la forme et la hiérarchie des faits racontés. Il pratique une sorte de revalorisation du détail. Cette particularité n’est pas distribuée de façon régulière tout au long des presque 400 pages qui constituent le roman. Quelques détails, quelques éléments accessoires frappent la curiosité de l’auteur et sous son stylo, ils prennent le dessus sur l’intrigue. Parfois ils s’en détachent clairement, et leur hypertrophie en résulte moins bien maîtrisée. La longue, très longue, dissertation sur l’Homme de Lenhart aurait mérité un bon coup de ciseaux.

La jumelle H est un roman poétique, original et profond. Un roman complexe qui aborde plusieurs thèmes. Celui de l’affranchissement est le fil rouge qui court tout le long de la narration. Une famille plutôt modeste, carrément indigente de la part de la mère, qui s’affranchit de ses origines grâce au régime naissant. Après la guerre, elle s’affranchit de son passé et de son pays. La jumelle H s’affranchit d’elle-même en tant qu’unité bicéphale. Elle revendique son individualité.

Une autre présence constante dans la vie des jumelles est la chienne Blondi. Elle est toujours là, festive et bienveillante. Elle traverse les décennies en remuant sa queue et en se promenant avec Hilde, qu’elle accompagnera dans son dernier voyage. Elle joue le rôle de trait d’union, entre l’avant et l’après. Un totem discret et rassurant, toujours là, pour veiller sur la jumelle H.

Informations pratiques

Giorgio Falco, La Jumelle H, traduit par Louise Boudonnat, Verdier, 24,50 €
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