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Publié le jeudi, 1 avril 2021 à 09h32

Le Mystère italien, dernier numéro de Manière de Voir

Par Riccardo Borghesi

Manière de Voir - couverture

Quarante ans plus tard, le souvenir du jour où le corps d'Aldo Moro a été retrouvé reste vif : la chaleur de ce jour de mai, le déjeuner au bord de la mer avec mes parents, l'édition extraordinaire du journal radio sur le chemin du retour, les visages sévères et tendus de mon père et ma mère qui écoutaient en silence.

Je raconte cela pour vous dire que lire ce numéro de "Manière de Voir" pour nous Italiens, c'est un peu retracer les étapes de notre vie. Et ce que nous n’avons pas vécu directement pour des raisons d'âge, nous l’avons fait grâce aux récits de parents et grands-parents.

Il est évident, compte tenu du nombre limité de pages, que de nombreux épisodes fondamentaux manquent : le massacre de Portella della Ginestra, l'attentat à Togliatti, la tragédie du DC9 à Ustica (d'ailleurs, il semble que le missile était français), le procès pour faits de mafia de Giulio Andreotti, la grande période référendaire, pour n'en nommer que quelques-uns.

Mais les grandes étapes de l'après-guerre en Italie sont toutes là. Le règne infini de la démocratie chrétienne et l'exclusion du PCI du gouvernement, le compromis historique, les années de plomb. Il y a Craxi, Andreotti, De Mita. Il y a la Mafia. Il y a "Mani pulite" et la fin de la première république. Il y a Bossi et Berlusconi.

Il y a le gouvernement Prodi (premier gouvernement de centre-gauche de l'histoire de l'Italie, et ici étonnamment qualifié d'échec et rangé entre les causes du populisme à venir). Jusqu'au sombre présent, avec les Cinq Étoiles, et la Ligue de Salvini, en passant par le Renzisme. Ces derniers phénomènes, d'une importance mineure dans l'économie globale de l'après-guerre, se voient accorder un peu trop d'espace, peut-être sous l'effet de leur caractère folklorique et spectaculaire.

Il faut dire que le magazine a été compilé à partir des archives du Monde Diplomatique. Les articles présentés ont été écrits en direct (des années 1970 jusqu'à aujourd'hui) et sont donc pleins de vie. Bien que réajustées pour supprimer avec le recul les imprécisions les plus macroscopiques, l'incertitude des évolutions futures de certains phénomènes politiques est bien présente dans ces pages. La lecture à travers ce filtre de la contemporanéité devient encore plus passionnante.

Les affaires italiennes ont toujours attiré le regard des Européens, et notamment des Français, en raison de leur proximité culturelle et géographique. Elles font souvent sourire et amènent à considérer la société italienne comme immature, facile aux enthousiasmes, peu sérieuse.

Nous ne sommes pas si loin de cette idée romantique (à la Mme de Staël) d'un caractère national italien, enclin à la créativité, à l'improvisation, mais pas à la méditation philosophique. Et pourtant, même ici, l'Italie est définie de façon consolatrice comme le laboratoire politique de l'Europe.

Cependant en relisant ces précieuses archives, il apparaît clairement que derrière notre tendance à la guerre civile, depuis l'époque des Guelfes et des Gibelins, l'Italie a toujours été une terre à la liberté limitée. Sous le regard sévère du maître de service, libérateur devenu occupant, l'Italie a été utilisée et pliée aux intérêts des autres. Et s'il s'agissait bien d'un laboratoire, l'équipe de chercheurs n'était pas du tout italienne.

PS: En relisant ces pages le lecteur remarquera que, dans le deuxième après-guerre, malgré le terrifiant gaspillage de vies et d'énergies, le mal fait par les Italiens a été infligé à eux- mêmes, sans -Dieu merci- aller importuner d'autres peuples, avec coups d'État, génocides, assassinats ciblés et guerres. Que l'on nous accorde au moins cette faible fierté consolatoire.

Informations pratiques
  • Le Mystère italien, Manière de Voir, avril-mai 2021, 8,50 € (papier) / 6 € (pdf)

En kiosque ou sur le site internet du Monde Diplomatique