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Publié le mercredi, 31 août 2022 à 10h08

La Ville des vivants de Nicola Lagioia. Rome côté pile

Par Stefano Palombari

La Ville des vivants - couverture

Le 5 mars 2016, un jeune homme de 23 ans est massacré dans un appartement d’une « borgata » (quartier périphérique) romaine. Ses tortionnaires sont deux trentenaires. Mobile du meurtre ? En 500 pages Nicola Lagioia tente de répondre à cette question. Pourquoi deux garçons sans histoire attirent chez l’un d’eux et tuent à coups de couteaux et de marteaux un type qui ne leur avaient rien fait.

Nicola Lagioia est un romancier. Sur ce fait divers, qui a fait les choux gras de la télé, des quotidiens, des journaux à scandale et des sites internet aux titres racoleurs, il ne se limite pas à retracer les faits car La Ville des vivants n’est pas un document. L’écrivain veut partager avec ses lecteurs les sensations provoquées en lui par la nouvelle du meurtre ainsi que par les différents rebondissements de cette sombre histoire. Le roman présente un fort pourcentage d’éléments autobiographiques. Conçu à la première personne, le texte renseigne le lecteur sur ce fait divers par le biais du vécu de l’auteur. La curiosité du début se mue progressivement en vif intérêt puis en véritable fixation.

Le lecteur peut donc suivre le développent de l’enquête mais aussi de l’esprit de Nicola Lagioia, de son ressenti, des ses incompréhensions et surtout de son rapport à cette ville unique. La narration s’apparente à une version moderne du Künstlerroman. Un roman « in fieri ».

Les faits sont d’une triste banalité. Après plusieurs jours consécutifs de défonce à la cocaïne et aux alcools forts, ce que dans la « ville éternelle » on appelle « la chiusa », Manuel Foffo (28 ans) et Marco Prato (29 ans) attirent dans l’appartement du premier, dans une anonyme banlieue romaine, le jeune Luca Varani (23 ans) et le tuent sauvagement. Au cours de l’enquête, l’explication donnée par Manuel Foffo fait toujours référence à un conflit avec son père. On parle aussi d’homosexualité refoulée. Marco Prato, quant à lui, est obsédé par son envie de changer de sexe. Les deux auraient eu plusieurs rapports sexuels.

C’est une histoire à forte teneur en testostérone. Trois garçons sont concernés par le délit (l’un le subit et deux l’accomplissent), trois hommes prennent la suite une fois l’affaire éclatée. Les trois pères : Celui de Manuel participe à une émission télévisée de grande écoute, le père de Marco, personnage en vue dans le milieu romain qui compte, écrit un article, le père de Luca, ravagé par la douleur, est très présent dans les médias. Dans toute cette histoire, on parle très peu des mères.

Mais c’est la ville (La Ville des vivants) la vraie protagoniste du roman. La ville avec ses nuits qui remontent très loin dans le temps, jusqu’à son passé glorieux. Des nuits sans temps ni lieu. L’endroit où elles démarrent ne coïncide jamais avec celui où elles échouent. Ce sont des nuits nomades où l’on se retrouve souvent chez des gens que l’on ne connaît pas. Des nuits qui se terminent immanquablement avec le jour. La Dolce vita de Fellini est un excellent exemple de ce genre de « soirées ».

Mais la ville s’invite dans l’histoire également par ses lieux. Sa géographie urbaine ne laisse rien au hasard. Les quartiers où l’on vit sont très éloquents. Ce sont des lieux denses de signification sociale. Les trois protagonistes habitent dans des endroits sociologiquement éloignés, très différents et très connotés. Marco Prato, issu d’une famille qui compte dans le milieu politique et culturel de la ville, habite à Nomentano (pas loin de l’Université La Sapienza), Manuel Foffo, chez qui s’est consommé le meurtre, à Collatino, quartier d’immeubles récents habité par une nouvelle bourgeoisie entrepreneuriale. La victime habitait à la Storta, à plusieurs kilomètres du centre de la ville. La famille Varani était celle qui avait le moins de moyens. Le père de Luca étant vendeur ambulant de bonbons et de friandises.

La Ville des vivants montre toute sa complexité une fois la lecture achevée. Arrivé à la dernière page, cette histoire, ses implications, les rapports de force entre les protagonistes continuent d’habiter le lecteur. On a envie d’en savoir plus, de creuser encore. Sur internet le matériel ne manque pas. Plusieurs reportages sont consacrés à ce fait divers retentissant. Vous pourrez toujours dénicher quelques détails supplémentaires mais cet excellent roman permet une vision d’ensemble qui va bien au-delà du fait spécifique. Il s’agit d’une magnifique fresque de Rome, cette ville éternelle avec ses éternels problèmes. Un destin millénaire dont elle ne réussit pas à se défaire.

Informations pratiques
  • Nicola Lagioia, La Ville des vivants, traduit de l'italien par Laura Brignon, Flammarion, 23 €
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