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Publié le mardi, 26 mars 2019 à 09h23

La Théologie du Sanglier, roman de Gesuino Nemus

Par Riccardo Borghesi

La Théologie du Sanglier

Le choix d'un titre parle de l'intelligence de l'auteur, de sa capacité de synthèse, de son sens de l'humour, de sa vision poétique du monde. Le choix d'en garder la traduction littérale témoigne du respect de l'éditeur pour l'auteur. Le livre porte un titre parfait qui intrigue et laisse entrevoir un monde sans pour autant le révéler.

Le sanglier est l'animal fétiche des terres sauvages et primordiales dans lesquelles se déroule l'histoire, qui fait le lien entre l'homme et la nature, et donc entre l'homme et Dieu. Le sanglier est également l'animal auquel se rapproche le plus le personnage principal du roman Gesuino Nemus.

Gesuino est un enfant sauvage, né par erreur, grandi dans les bois suivant l'instinct de la nature puis domestiqué par le curé du village, le jésuite Don Cossu, un prêtre sans dogmes, sinon ceux de l'intelligence et de la vérité. Il porte son destin en son nom : Gesuino comme Jesus et Nemus comme "personne" en sarde. Gesuino parle peu et écrit des livres d'une seule page que Don Cossu aide à "publier" : "la théologie du sanglier", "les enfants sardes ne pleurent jamais", "la doctrine du cannonau" etc. Le curé s’occupe également de Matteo, le seul ami de Gesuino, enfant à l'intelligence vive et au savoir inné qui parle l’anglais et le latin, joue de l’orgue sans jamais l’avoir étudié et discute de philosophie et de politique avec son mentor.

Je ne vais pas vous raconter l'histoire, qui s'apparente à un roman policier, avec ses morts, ses suicides et ses disparitions. Un polar avec une saveur ethnographique, dans le goût du temps, dans lequel la Sardaigne est centrale et est racontée sous le regard nostalgique de celui qui y est né mais qui a dû en partir. L'histoire commence à la fin des années soixante quand la Sardaigne est une terre encore intacte, aux portes de la modernité. Les relations humaines respectent des règles ancestrales, impénétrables au regard de l'étranger.

Malgré une dose de stéréotype dans la définition des personnages, parfois presque des masques atellanes -prenons par exemple le duo Auguste/clown Blanc formé par le sardissime carabinier Piras et son supérieur piémontais- le récit est mené d'une main de maître, avec auto-ironie, humour intelligent et sobriété (la culture sarde est peut-être une des plus réfractaire au pathétisme).

Nous sommes ici bien loin du "folklorisme pour Milanais" d'un certaine littérature de divertissement. Enfin, je tiens à rendre hommage à l'excellente traduction de Marguerite Pozzoli, qui conserve dans le texte le dialecte sarde, idiome autant éloigné de l'italien que le basque l'est du français.

Je vous invite à vous attarder sur les phrases en sarde, dont la traduction est toujours donnée, pour les savourer, pour en deviner le sens et pour y trouver l'écho d'autres langues, vivantes ou mortes, du catalan au castillan jusqu'au latin et en goûter le vertige des siècles passés, figés en elle, comme des fossiles dans l’ambre.

Informations pratiques

La Théologie du Sanglier, Gesuino Nemus, Actes Sud, 22 €
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