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Publié le vendredi, 7 décembre 2018 à 09h27

La fille au Leica, roman de Helena Janeczek. Prix Strega 2018

Par Stefano Palombari

La Fille au Leica - couverture

La fille au Leica (La ragazza con la Leica) de Helena Janeczek est un roman magnifique. Il a d’ailleurs été récompensé en Italie par le prestigieux Prix Strega 2018. La structure est très particulière, une sorte de Gruppenbild mit Dame. Le portrait de Gerda Taro, « la fille au Leica », se forme sous les yeux du lecteur par le biais de trois témoignages. Mais qui est cette fille avec l’appareil photo ? Gerda Taro était une photographe talentueuse. Les rares photos qu’elle nous a laissées montrent une maîtrise surprenante de l’instrument et un flair particulièrement aigu pour l’« instant ». Sa mort à Brunete (Espagne) en 1937, écrasée par un char, à seulement 27 ans, a brisé une carrière prometteuse.

L’Histoire est souvent capricieuse. Si tout le monde retient le nom de Robert Capa, très rares sont ceux à qui le nom de Gerda Taro, de son vrai nom Gerta Pohorylle, dit quelque chose. Les meilleurs romans ont souvent le rôle, entre autres, de réparer les injustices de la mémoire collective, dont les femmes sont la plupart du temps les premières victimes. La fille au Leica nous permet de saisir le rôle joué par cette jeune fille malgré sa courte vie.

Une vie brève mais aventureuse, entre l’Allemagne, que sa famille a dû quitter suite à la prise de pouvoir des nazis, Paris et l’Espagne. C’est à Paris que la vie de Gerda prend un tournant. Elle profite de la vie et fréquente le cercle d’amis qui gravite autour de la famille Stein, un jeune couple de photographes juifs antifascistes. Elle devient particulièrement proche de Georg Kuritzkes, Ruth Cerf, Willy Chardack. Et c’est d’ailleurs à Paris aussi qu’elle fait la connaissance de Robert Capa.



Si on fait des recherches sur Gerda Taro, elle est souvent « définie » comme la compagne de Robert Capa. Ce qui est très réductif à plusieurs égards. Gerda avait effectivement une liaison avec Robert Capa lorsque le char l’a tuée mais leur relation était très libre. Elle ne s’interdisait pas des flirts avec d’autres hommes. 
Et puis Capa lui doit également son nom. C’est elle qui proposa, en marge d’une manifestation en soutien de l’Espagne républicaine, à l’Hongrois André Friedmann de changer de nom. Car avec un nom pareil difficile de se faire connaître. « Gerda répétait Robert Capa avec l’accent français, anglais et allemand, tenant à souligner qu’il ne se laissait écorcher dans aucune langue et qu’il sonnait très bien à l’oreille. » Après avoir choisi le nouveau nom de son ami, elle en choisit un pour elle. Gerta Pohorylle s’appellerait désormais Gerda Taro, la photographe. Son talent n’a rien à envier au plus célèbre Capa.

Les souvenirs-témoignages qui permettent au lecteur de reconstruire le portrait de la jeune fille sont ceux de ses trois amis les plus proches. Les deux étudiants en médecine Willy Chardack, et Georg Kuritzkes, tous les deux éperdument amoureux d’elle et Ruth Cerf, avec laquelle elle partagea une chambre d’hôtel sordide à Paris. Les souvenirs de Willy Chardack, appelé par les amis le « basset », sont induits, provoqués par un coup de fil. On est en 1960 à Buffalo où Willy, cardio-chirurgien vient de mettre au point un petit appareil destiné à révolutionner la vie des cardiaques : le pacemaker. Georg Kuritzkes l’appelle de Rome ou il vit et travaille à la FAO pour le féliciter. Cette conversation a l’effet d’un tsunami intérieur. Des images de leur jeunesse parisienne dans les années 1930 refont surface. Et surtout le visage espiègle de Gerda avec qui il se rencontrait régulièrement pour préparer les examens de la fac.

Les trois voix racontent des épisodes différents. Chacune comble la lacune laissée par la précédente. Elles convergent lorsqu’il s’agit du caractère de la jeune fille. Gerda était la personne « la plus ravissante, la plus vive et la plus amusante ». Pas la plus jolie de son entourage mais sûrement la plus remarquable. Gerda était une femme libre. Elle possédait la légèreté d’une âme joyeuse, faussement naïve. La vitalité de Gerda la poussait à une insatiable curiosité qui rendait jaloux tous les garçons avec qui elle avait une histoire. Y compris Capa.

La plume de Helena Janeczek s’apparente aux clichés de sa jeune protagoniste. Elle fait preuve d’une finesse et d’une maîtrise déconcertantes. Une fois le livre fermé, on perçoit la présence de la fille au Leica là, devant nous, vivante comme jamais.

Informations pratiques

La fille au Leica de Helena Janeczek, traduction Marguerite Pozzoli, Actes Sud, 22,80 €
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