cinéma

Publié le vendredi, 21 janvier 2022 à 09h35

La femme singe au mari sans barbe

Par Valérie Mochi

Annie Girardot et Ugo Tognazzi dans une scène du film Le Mari de la femme à barbe

Le visage d’Annie Girardot, la femme à barbe, ne sera jamais visible sans ses poils dans Le Mari de la femme à barbe (La donna scimmia) de 1964. Un travail de maquillage extraordinaire, son visage poilu n’est pas un masque, il ne fait que renforcer la beauté des traits d’Annie Girardot, tout en ajoutant une sensation de pitié pour cette maladie qui la défigure. De la tête aux pieds et tout au long du film, son corps sera le symbole de l’ambiguïté.

Les premières scènes du film donnent immédiatement le ton de cette comédie paradoxale et grotesque. Lorsque Antonio (Ugo Tognazzi) rencontre Maria recluse dans un couvent en raison de sa « monstruosité » physique, il doit faire preuve d’une grande capacité de persuasion pour qu’elle accepte finalement de lui montrer son visage. Un jeu de séduction où chacun semble être content de la conclusion. D’un côté Antonio avec son discours de beau parleur réussit à redonner confiance à la jeune femme, de l’autre Maria, surprise qu’un homme puisse s’intéresser à elle, accepte de sortir du couvent.

Malheureusement, dans le local qui lui sert d’appartement, Antonio utilise Maria pour en faire une bête de foire. Il aménage une scène et invente une histoire. Elle sera contrainte de « jouer » la femme singe qu’un explorateur, Antonio a découvert en Afrique et qu’il a domptée. Au début réticente, elle finit par accepter cette scène de cirque, d’être le monstre que l’on exhibe. Chacun y trouve son compte, elle prend de l’assurance, il gagne bien sa vie jusqu’au moment où elle s’aperçoit qu’il triche.
Elle retourne au couvent et pour l’en sortir, Antonio se voit contraint de l’épouser pour reprendre leur vie commune et ses affaires. Un mariage où Maria doit encore s’exhiber en robe de mariée devant une foule curieuse. Antonio est fier au bras de sa jeune épouse. Mais Maria veut un mariage complet, et selon son éducation religieuse, un homme marié doit faire son devoir conjugal. Pauvre Tognazzi, comme dans Le lit conjugal (Una storia moderna: L'ape regina), il a le rôle de l’époux qui doit se conformer aux règles de la société et de l’Église de l’époque, il ne peut s’échapper.

« Sono una donna, non un fenomeno » (Je suis une femme, pas un phénomène) dira Maria. Aucune exagération dans leurs relations quotidiennes, ils s’entendent comme un couple « normal », lui s’occupe des affaires, elle s’occupe du ménage, à part la couche de poils, elle a des désirs et des rêves de femme. C’est la question que pose Ferreri, où est le « normal » ? Antonio est seulement un profiteur ou un homme perdu dans un monde sans avenir, obligé de se battre avec ses propres moyens pour survivre et faire vivre son couple ? Maria est une femme exploitée et montrée en spectacle ou une profiteuse, fière de son succès grandissant et de sa vie de couple auparavant inimaginable ?

L’ambiguïté s’accroît, se déploie, l’amour existe-t-il ?
Ni Antonio ni Maria ne sont des monstres, les monstres ce sont les autres, les sœurs du couvent plus préoccupées de la moralité de Maria que de son bien être, le professeur pervers qui veut étudier Maria de plus près, les organisateurs de spectacle qui veulent la bête de foire mais pas son mari manager. Seul le cabaret parisien où Maria est devenue une petite vedette les protège du monde extérieur, il est à leurs dimensions. Antonio peut faire le beau et draguer les danseuses et Maria se débarrasser de ses complexes et danser lascivement devant le public qui l’applaudit.

C’est l’humanité qui est palpable, celle de Ferreri. Il installe le spectateur dans une situation de questionnement ininterrompu, où est la beauté où est l’horreur, le bien et le mal, le visible et le caché ? Il faudra trouver la réponse soi-même, car le film Le Mari de la femme à barbe (La donna scimmia) offre une lecture à plusieurs niveaux, et même à plusieurs fins. Ferreri est généreux, il laisse une grande liberté au spectateur, tout le contraire d’un cinéma militant alors qu’il dénonce la société de l’époque, qu’il met en scène l’absurde de l’âme humaine, ses faiblesses, la capacité de l’homme à s’autodétruire, le pessimisme, le nihilisme absolu, qui conduisent à une mort assurée. Une mort de cinéma, pas la mort réelle, c’est plutôt une invitation à y échapper et, sans doute la raison de sa modernité qui dure et perdure jusqu’à nos jours.

A propos des fins alternatives. A l’époque le producteur Carlo Ponti n’est pas satisfait de la fin que lui propose Ferreri, trop sombre. Il lui demande de la modifier, Ferreri invente un nouveau final qui ne sera diffusé que dans les salles italiennes. Pour la France il propose une fin, qui en apparence sort le film de la noirceur que Ponti lui reproche, mais en apparence seulement.

Au cinéma c’est l’exploitant qui choisira la version, le distributeur met à sa disposition les trois, italienne, censurée et française ou comme dans les salles de cinéma de l’Europe de l’Est en période de guerre, il choisira le week-end happy end et fin triste pour le reste de la semaine.
En revanche les coffrets Blu Ray et Dvd de Tamasa Distribution permettront au spectateur de visionner les trois en plus des bonus.

Informations pratiques
  • Tamasa Distribution propose une série de films de Marco Ferreri en combo Blu Ray et dvd à l’occasion de la rétrospective Ferreri à la Cinémathèque en plus de ses sorties cinéma, Dillinger est mort (Dillinger è morto) avec Michel Piccoli, Annie Girardot et Anita Pallenberg le 2 Février et La petite voiture (El cochecito) le 6 Avril 2022.

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