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Publié le mercredi, 3 avril 2019 à 09h24

Création et anarchie, cinq textes de Giorgio Agamben

Par Stefano Palombari

Création et anarchie - couverture

Les livres de Giorgio Agamben sont rarement épais et toujours très denses. Il faudrait leur décerner un petit label vert pour leurs effets positifs sur la santé mentale des lecteurs. C’est une cure de jouvence pour les neurones ankylosés par des surdoses de bêtises quotidiennes. Création et anarchie ne fait pas défaut. Il s’agit de cinq textes issus de conférences que le philosophe a données dans différentes universités.

Si les thèmes traités sont différents, le concept d’ « archéologie », que le philosophe explique et définit en ouverture du livre, revient à plusieurs reprises comme base méthodologique d’étude philosophique. « L’archéologie constitue la seule voie d’accès au présent » car pour nous Européens « le présent est le seul lieu où le passé peut survivre ». Pour Agamben c’est très important de définir le contexte, car ce qui vaut pour nous occidentaux du XXI siècle, ne vaut pas forcément pour les habitants d’autres contrées ou d’autres époques. Marx dans L’Idéologie allemande s’était déjà moqué des références à l’ « Homme » que nombre de philosophes faisaient à son époque - la situation n’a malheureusement pas beaucoup évolué - sans se poser la question de son existence réelle.

Avec son érudition, sa maîtrise époustouflante des langues anciennes, son argumentation implacable l’auteur nous conduit dans les méandres des concepts qu’on emploie au quotidien sans nous poser de questions. Prenons « l’œuvre d’art » par exemple, « objet » du premier texte. Si la tendance est plutôt celle de se concentrer sur l’art, négligeant l’œuvre, voici que l’auteur renverse l’approche et nous invite à une promenade historico-philosophique sur la perte de consistance et de considération de l’œuvre par rapport à l’art et à l’artiste.

L’art en tout cas pour Agamben ne rentre pas dans le domaine de « création ». « J’éprouve un certain malaise face à l’usage, malheureusement très répandu, du terme création en référence aux pratiques artistiques ». L’auteur lui préfère celui d’« acte poétique ». En partant de la définition donnée par Deleuze à l’acte de création comme un « acte de résistance », Agamben la précise en tant que « pouvoir de ne pas ». « Il y a dans tout acte de création quelque chose qui résiste et s’oppose à l’expression. Résister, du latin « sisto », signifie étymologiquement « arrêter, tenir l’arrêt » ou « s’arrêter ». Ce pouvoir qui suspend et arrête la puissance dans son mouvement vers l’acte et l’impuissance, la puissance-de-ne-pas ».

Les autres thèmes abordés dans ce petit ouvrage au poids spécifique bien élevé, sont l’ « inappropriable », que le philosophe aborde en partant du concept de pauvreté « la pauvreté est la relation avec un inappropriable ; être pauvre signifie : se tenir en relation avec un bien inappropriable » ; le « commandement », lié au mode impératif, un concept « non apophantique » (non lié à l’être et le non être) et donc exclu par Aristote de l’horizon philosophique ; le « capitalisme en tant que religion ». Dans ce dernier texte, l’étymologie du mot foi (pistis en grec) nous conduit au concept de « crédit ». Agamben définit donc le capitalisme comme la religion la plus pure et absolue car libérée de toute substance où « la foi – le crédit – s’est substituée à Dieu ».

Les cinq textes, sont denses et complexes, oui, mais pas réservés à un lectorat d’initiés. Il s’agit en revanche d’une lecture qui s’adresse aux plus curieux. A ceux qui ne se contentent pas d’effleurer la surface des choses. C’est une lecture revigorante, stimulante qui fournit au lecteur des outils essentiels pour essayer de décrypter le monde où nous vivons. Une fois le livre achevé, on a qu’une envie, se lancer d’autres défis philosophiques.

Informations pratiques

Création et anarchie, Giorgio Agamben, Rivages, 14 €
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