cinéma

Publié le lundi, 16 septembre 2019 à 14h30

Qui est « Le Traître » ? Un film de Marco Bellocchio

Par Valérie Mochi

Le Traître - les acteurs principaux du film

« Le Traître » est Tommaso Buscetta ou Don Masino, Le « Boss des Deux Mondes ». « Il traditore » aux yeux des boss mafieux siciliens, il a enfreint le code, il a brisé l’omerta et a parlé de l’organisation et des crimes de Cosa Nostra au juge Falcone. Il est le « pentito » repenti le plus célèbre autant par ses révélations que par sa capacité à se mettre en scène, enfermé dans une cage de verre dans l’Aula Bunker du tribunal de Palerme, il sera confronté aux 475 inculpés du Maxiprocesso en 1986.

Bellocchio réalise un film de grande envergure, 2h25 de la vie de Buscetta (remarquable Pierfrancesco Favino) de 1980 il a 52 ans, à sa mort en 2000. Partant de la réunion des boss dont fait partie Buscetta à Palerme, lors de la fête de Santa Rosalia et ses feux d’artifice. C’est une scène emblématique, une métaphore brillamment imaginée par Bellocchio pour retranscrire la violence de ces années de tueries mafieuses. Puis c’est son arrestation au Brésil et retour à Rome avec le juge Falcone puis à la Sicile avec le Maxiprocesso et le film se termine aux Etats Unis avec la conclusion de la vie de Buscetta en boss vieillissant, rongé par la peur d’être exécuté.

Parfois le film est plus proche du style télévisuel que du cinéma d’auteur auquel nous a habitué Bellocchio, peut-être l’influence de Beppe Caschetto, le producteur télé qui a proposé le sujet du film au maestro ? Un traitement quasi documentaire, scènes d’assassinats avec compteur pour les morts de la mafia dans les rues de Palerme, extraits de vidéos de l’époque (descente de l’avion de Buscetta, discours de la veuve de l’agent de la garde de Falcone), acteurs choisis pour leur ressemblance physique et leurs racines siciliennes avec les vrais Falcone (Fausto Russo Alesi ), Pipo Calo (Fabrizio Ferracane , Toto Riina (Nicola Calì , Luciano Liggio (Vincenzo Pirrotta, Tano Badalamenti (Giovanni Calcagno , Stefano Bontate (Goffredo Maria Bruno et les deux fils de Buscetta (Gabriele Cicirello et Paride Cicirello deux frères dans la vraie vie) et reconstitutions des scènes du Maxiprocesso, où les mafieux jouent des rôles, une scène de cirque, théâtre dans le théâtre de l’aula Bunker où s’est réellement déroulé le Maxiprocesso.

C’est un pari risqué que celui de retranscrire la réalité historique car le film est basé sur les nombreuses révélations que Buscetta a bien voulu faire aux juges et aux journalistes, mais le mystère reste entier. Buscetta, grand manipulateur de sa propre image, se met en scène, joue des rôles et séduit tous ses auditoires. Belloccchio aurait –il succombé lui aussi au pouvoir de fascination du boss ?

Bellocchio évite certains sujets, le film aurait été trop long, il se concentre sur le personnage et sa « psychologie ». Le personnage de Falcone est trop peu développé, Bellocchio semble manquer d’empathie envers celui qui a lutté contre la mafia jusqu’à sa mort (extraordinaire scène du film).

Buscetta devient une figure mystérieuse, presque victime, torturé par la police brésilienne, hanté par les fantômes de ses fils et de sa propre mort. Il a de multiples identités (jusqu’à faire plusieurs chirurgies esthétiques tout au long de sa vie), il soigne sa garde robe, son allure et son phrasé, l’acteur Pierfrancesco Favino l’incarne à la perfection.

Une figure ambiguë, presque un héros, grâce à lui l’organisation de Cosa Nostra et ses arcanes sont dévoilés au grand jour. Bellocchio montre un Buscetta plein d’assurance, d’autorité, de courage, amical avec Totuccio Contorno (Luigi Lo Cascio), froid, égoïste. Il est toujours présent dans l’ombre, toujours en fuite, il exhibe sa puissance et sa personnalité particulière qu’il utilise comme armes de séduction.

Buscetta est un seigneur et un traître, il est la figure Bellocchienne par excellence, le schéma de vie impossible, le dilemme interne qui le porte à la démence.

Bellocchio à la recherche de lui même. A 80 ans, cela ne l’empêche pas de garder une forme olympique pour diriger un film aussi complexe et varié, une fresque historique avec un tournage long et des lieux multiples Palerme, Rome, Londres, Cologne, Rio. Bellocchio continue de garder le contrôle, la maîtrise, et son ascendance sur ses acteurs.

« Il protagonista de Il traditore non è un eroe, ma è un uomo coraggioso, che rischia la propria vita ma che nello stesso tempo non vuole essere ucciso e difende una sua propria tradizione, la sua vita e quella dei suoi figli. È un traditore un po' conservatore, non pensa di cambiare il mondo, ma vuole difendere il suo passato ». Interview de Bellocchio dans Il Sole 24 ore « Le protagoniste du Traître n’est pas un héros, c’est un homme courageux, qui risque sa propre vie et qui en même temps ne veut pas être assassiné, il défend sa propre tradition, sa vie et celle de ses fils. C’est un traître un peu conservateur, il ne cherche pas à changer le monde, il veut seulement défendre son passé ».

Informations pratiques
  • Dans les salles parisiennes le 30 octobre 2019

Jeu-concours des places à gagner (terminé) réservé aux abonnés à notre lettre