cinéma

Publié le lundi, 6 décembre 2021 à 10h22

Nos plus belles années ou les illusions perdues

Par Valérie Mochi

Une scène de Nos plus belles années

Gabriele Muccino est un homme de défi et d’ambition, il se lance avec Nos plus belles années (Gli anni più belli) dans une aventure cinématographique de grande ampleur : raconter, à travers la vie de quatre amis, l’histoire de l’Italie des années 80 à aujourd’hui. Une fresque, le portrait d’une génération, un album de famille.

Nos plus belles années retrace le parcours de quatre adolescents, ensemble ils vivent des moments importants, se perdent de vue, se retrouvent, s’aiment, se disputent et vieillissent jusqu’à devenir les « quinquas » de notre époque. Partageant des événements, à la fois personnels et historiques, les quatre protagonistes prennent alors des allures de symboles. Ils sont les représentants du peuple italien selon Muccino, dans leur grandeur et leur faiblesse, leurs réussites et leurs déboires mais toujours avec fougue et intensité.

Muccino : « Il y a énormément de moi dans chacun d’entre eux (les personnages). Il y a un peu de moi aussi dans les personnages moins positifs du film. Je suis partout, je les ai tous connus. »

Giulio, interprété par Pierfrancesco Favino, parti de rien, devient un riche avocat, contraint de marier la fille de son « patron », il se perd dans une vie qui n’est pas la sienne. Paolo, Kim Rossi Stuart, rêveur, ornithologue à ses heures, devient professeur vacataire et s’occupe de sa mère malade, il lutte pour garder son intégrité. Riccardo, Claudio Santamaria, élevé par une famille hippie, devient un journaliste endetté, abandonné par sa famille et avec pour tout bagage sa vieille voiture, il garde son enthousiasme malgré ses échecs. Gemma, Micaela Ramazzotti, orpheline, rebelle, désespérée, devient une anti-héroïne qui se heurte aux obstacles de la vie et se raccroche au moindre regard ou sourire porté sur elle pour retrouver un peu de vitalité.

Giulio, Paolo, Riccardo et Gemma font référence aux quatre personnages de Nous nous sommes tant aimés ! (C’eravamo tanto amati) de Ettore Scola en 1974. Même structure narrative, mêmes regard caméra et voix off en soutien. Favino/Gassman, Rossi Stuart/Satta Flores, Santamaria/Manfredi, Ramazzotti/Sandrelli, des doubles ou leur progéniture car le film de Muccino commence lorsque celui de Scola se termine. Gabriele Muccino s’autorise quelques remaniements pour mieux cadrer avec notre époque, surtout pour les personnages de Rossi Stuart et Santamaria, celui de Favino restant quasi identique à celui de Gassman :

« C’est une génération qui vit dans l’ombre de celle décrite dans Nous nous sommes tant aimés (C’eravamo tanto amati). Celle que nous avons vécu n’a rien à voir avec celle qui a grandi dans l’après guerre, qui a fait des révolutions, vécu de grands idéaux et le boom économique, nous avons été écrasé par cette génération. (…) Le film de Scola a été très formateur, il a été le point de départ, mais ensuite j’ai pris des chemins très différents par rapport à l’original et je crois l’avoir fait de manière très honnête. »

Pour Muccino, courageux ou faibles, ses anti-héros d’aujourd’hui se caractérisent par une énergie sans faille, ils dansent, pleurent, se fâchent dans une sorte de violence sourde, toujours prêts à imploser mais aussi à lever leurs verres « aux choses qui font du bien ». C’est le style « muccinien » comme on dirait fellinien, il se démarque par une grande mobilité de la caméra, rapidité du montage et direction d’acteurs au bord de la crise de nerf, il y a de la frénésie, de l’énergie, et du sentiment. Du mélodrame familial ou amical toujours appuyé par une chanson qui se transforme en tube de l’année, les exemples abondent, Juste un baiser (L’ultimo bacio) et la chanson homonyme de Carmen Consoli, Encore un baiser (Baciami ancora), et Summertime (L’estate adosso) de Jovanotti, et cette fois pour Nos plus belles années (Gli anni più belli) Claudio Baglioni.

Muccino raconte son adolescence, ses amis, sa vie et son amour du cinéma. Dans une interview il assure qu’il n’a pas voulu faire un film nostalgique et que son inspiration vient de ses maîtres de cinéma. Il se souvient de ses modèles et dans Nos plus belles années les références au cinéma de ses pères ne manquent pas. L’ombre de Fellini plane toujours au dessus du cinéma italien.

En 1976 Scola convoquait Fellini et Mastroianni pour faire revivre la mythique scène de La dolce vita à la fontaine de Trevi. Un hommage sympathique et drôle où quinze ans après le célèbre tournage, il fait jouer à Fellini et Mastroianni leurs propres rôles pendant la préparation du tournage. Gabriele Muccino toujours proche du script de Scola, s’amuse à la reprendre, il la revisite sans la rejouer, plus de cinéma dans le cinéma. Les protagonistes Santamaria et Ramazzotti reprennent les rôles du journaliste et de la femme perdue… mais désir, humour, glamour, tout à disparu. L’époque n’est plus à la douceur de vivre, la dolce vita est perdue à jamais.

Un choix de Muccino qui sans doute pense raconter l’époque moderne en désacralisant le passé, en montrant toute la banalité, le désespoir de ses contemporains, la tragédie d’un monde ridicule, il laisse au spectateur un goût d’amertume.

Muccino a l’âge de son cinéma, il vieilli avec lui, il y a vingt ans il parlait des trentenaires, aujourd’hui des cinquantenaires. Refusant de faiblir, il s’en tire par une pirouette. La note positive est portée par la jeunesse, la nouvelle génération, et le fils de Muccino, acteur dans le film, traverse le pont Sant’Angelo au bras d’une jeune fille, de dos, clin d’œil à Charlie Chaplin, et fin du film. La boucle est bouclée. Aux jeunes de jouer.

Informations pratiques
  • Dès le 29 décembre 2021 au cinéma

Jeu-concours des places à gagner réservé aux abonnés à notre lettre
(pour participer au concours, cliquez sur ce lien et répondez aux trois questions)