cinéma

Publié le mercredi, 26 janvier 2022 à 09h41

Michelangelo Antonioni. Chronique d'un amour et Le Désert rouge

Par Valérie Mochi

Monica Vitti dans une scène du film Il deserto rosso

Ce mercredi sortent deux films de Michelangelo Antonioni, Chronique d'un amour (Cronaca di un amore) 1950 et Le Désert rouge (Il deserto rosso) 1964 en version restaurée.

Deux films marquants de sa filmographie, le premier, Chronique d'un amour est son premier long métrage, en noir et blanc, à la fois film noir et chronique de mœurs. La trame, un riche industriel engage un détective privé pour enquêter sur le passé de sa femme. Se rendant à Ferrare, ville où Paola a vécu et fait ses études (et ville natale d’Antonioni), l’homme apprend que sept ans auparavant, la jeune femme a aimé Guido, un modeste vendeur de voitures dont la fiancée s’est suicidée…

Un couple en crise, une bourgeoise et un vendeur de voitures, Lucia Bosè et Massimo Girotti. Lucia Bosè n’a que 19 ans lorsqu’elle devient Paola, une femme fatale d’une élégance extrême, elle a la beauté du diable. Antonioni la suit, les suit, dans de longs plans séquence caractéristiques de ce qui deviendra son style. Avec Chronique d'un amour il s’écarte du néoréalisme, il prend de la distance avec les sujets populistes, dès son premier film il affirme sa personnalité, son raffinement stylistique, son élégance formelle, ses cadrages structurés, ses compositions élaborées, son sens du paysage, et ses musiques audacieuses (pour les deux films Giovanni Fusco), qui seront les marques de la touche antonionienne, de sa modernité inaltérable.

Aujourd’hui il n’y a plus de doute, Antonioni est unanimement reconnu, mais il a dû faire preuve d’une ténacité, d’une dignité et d’une force de caractère exceptionnelles pour s’imposer auprès d’un public qui l’ignorait à ses débuts comme le souligne Fellini dans une interview sur le tournage de Juliette des Esprits (Giulietta degli spiriti) en 1964.

De nombreux cinéastes, des plus emblématiques, ont leurs mots pour qualifier l’art d’Antonioni, auteur singulier, il a une approche picturale, photographique du cinéma, selon Jean-Luc Godard, il est le cinéaste de la « dramaturgie plastique ». Martin Scorsese « les films d’Antonioni magnifient le pouvoir émotionnel de l’image, dans lesquelles la composition devient narrative ». Akira Kurosawa « Dans l’expression des sentiments les plus secrets, Antonioni est descendu à des profondeurs insondables ». Andreï Tarkovski « Antonioni fait partie du cercle restreint des cinéastes poètes qui s’inventent leur propre monde, non seulement ses grands films ne vieillissent pas, mais avec le temps ils se ravivent ». Stanley Kubrick, Alain Resnais, Roland Barthes, tous l’admirent, les éloges sont sans fin.

Chantre de l’incommunicabilité, du brouillard, de la disparition, du visible et de l’invisible, du charnel et du surnaturel, de la sensation, Antonioni est un peintre, un photographe et un fin analyste de l’âme humaine, il met en scène le malaise existentiel, la solitude, l’ennui, par touche de couleurs, de respirations, de non dits.

Le Désert rouge (Il deserto rosso) denier film de sa tétralogie du malaise avec L’Avventura, La nuit (La notte) et L’éclipse (L’eclisse), confirme son originalité formelle et narrative, sa recherche plastique et sa rigueur stylistique. C’est aussi son premier film en couleurs, le manteau vert de Monica Vitti, les rouges profonds de la cabane du port, le bleu de la nuit et le gris du brouillard.

Antonioni explique « je veux peindre la pellicule comme on peint une toile, je veux inventer des relations entre les couleurs et non me contenter de photographier les couleurs naturelles. » « un rendu en couleurs des émotions, une mise en couleurs qui d’une façon dynamique ou inconsciente veut illustrer et suggérer l’état émotionnel. »

Monica Vitti, égérie de la tétralogie ne réapparaitra que près de 20 ans plus tard dans un film d’Antonioni, Le mystère d’Oberwald (Il mistero di Oberwald), adaptation de l’Aigle à deux têtes de Jean Cocteau. Elle marque cette période antonionienne qui la révèle en tant qu’actrice, de sa beauté singulière, de sa voix éraillée et profonde, de sa sensualité, de son ironie et de son mystère.

Dans Le Désert rouge elle est Giuliana, mariée à un riche ingénieur et sujette à de fréquentes crises d’angoisse. Dans la banlieue industrielle de Ravenne, elle cherche le réconfort auprès de Corrado (Richard Harris), un collègue de son mari venu recruter de la main-d’œuvre…

Le paysage industrialisé filmé magistralement par Antonioni occupe une place très importante, aussi importante que les protagonistes, Giuliana et Corrado perdus dans leurs vies comme dans ce monde flou, enveloppé par la poussière, la brume. Cependant celui-ci n'est pas dénoncé ni critiqué par le réalisateur qui explique à ce sujet :

« Il est trop simpliste, comme beaucoup l'ont fait, de dire que j'accuse ce monde industrialisé, inhumain où l'individu est écrasé et conduit à la névrose. Mon intention au contraire, encore que l'on sache souvent très bien d'où l'on part mais nullement où l'on aboutira, était de traduire la beauté de ce monde où même les usines peuvent être très belles. La ligne, les courbes des usines et de leurs cheminées sont peut-être plus belles qu'une ligne d'arbres que l'œil a déjà trop vus. C'est un monde riche, vivant, utile. »

Esthète, moderniste, peintre, Antonioni ne cessera de filmer même après un Avc qui le prive de l’usage de la parole et le paralyse partiellement, en 1995 il tourne avec Wim Wenders Par-delà les nuages (Al di là delle nuvole) et en 2004 Eros, film à sketches (également signé par Steven Soderbergh et Wong Kar-wai). Un homme d’une force de caractère et d’une ténacité exceptionnelles comme l’avait déjà pressenti Fellini quarante ans avant sa disparition.

Informations pratiques
  • Au cinéma à partir de mercredi 26 janvier 2022

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