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Publié le vendredi, 20 septembre 2019 à 10h01

L’été meurt jeune, roman de Mirko Sabatino

Par Deborah D'Aietti

 L’été meurt jeune - couverture

Premier roman de Mirko Sabatino, L’été meurt jeune raconte l’été bouleversant de trois jeunes amis de 12 ans, en 1963, dans un village des Pouilles. Suite au lynchage de l’un d’eux, Mimmo, Primo et Damiano décident de faire un pacte de sang visant à se protéger et à protéger leurs proches : si l’un est attaqué, ils prépareront une réponse proportionnelle à l’affront subi. Les trois enfants ne savent pas alors qu’ils ont enclenché un engrenage signant la fin de l’été, métaphore de leur enfance. Peu à peu, le roman s’assombrit avec une montée en puissance tragique, dans un style à la fois brut et épuré.

L’histoire s’appuie sur un long flashback raconté par Primo, narrateur-personnage, aujourd’hui plus âgé, qui mobilise sa mémoire pour se rappeler l’été de ses 12 ans. Primo nous le rappelle tout au long du récit avec une tension continue, laissant présager le pire : « Je sais seulement qu’un mois après cette mort, notre jeunesse, la jeunesse que nous aurions dû protéger, s’acheva brutalement » ; « la fin de ma jeunesse m’attendait dans ma chambre… ». Ce traitement de la narration donne une certaine authenticité au récit, tout en lui conférant une touche cinématographique. En effet, le flashback est un procédé du cinéma qui ici est utilisé au fil de l’histoire. Ce n’est pas le jeune Primo des années 60 mais le Primo plus âgé, qui vit à une époque semblable à la nôtre, qui raconte l’histoire de l’été de ses 12 ans. On retrouve Primo plus âgé dans l’épilogue avec le basculement de la narration du passé au présent, invitant alors le lecteur à partager sa nostalgie.

L’autre point intéressant de ce roman est l’opposition entre la tradition et la modernité, abordée de manière sobre. Nous sommes dans les années 60, dans un petit village des Pouilles avec sa société rurale et conservatrice. On pressent déjà les transformations sociétales de cette période.

Ainsi, la religion et ses symboles sont remis en question par la fougue d’une jeunesse rebelle. L’église et le prêtre sont deux piliers du « paese », qui sont souvent fustigés par Primo : « Si après la mort de mon père j’avais continué le dimanche matin à me soumettre au rituel de la messe, c’était seulement parque ma mère et ma grand-mère m’y forçaient. Mais durant l’office, je ne participais pas, ma tête était ailleurs, je n’écoutais pas toutes ces paroles vides qui flottaient dans l’air. Cet endroit n’était plus fait pour moi tout simplement… ».

La tradition parait dans des figures solides et ancrées tandis que la modernité se manifeste par des figures mouvantes, à l’image de la musique qui revient régulièrement. Les trois garçons se querellent à propos de la musique d’Adriano Celentano et de Domenico Modugno, le premier, chanteur de rock, à la voix forte et puissante contre le second, plus tendre, plus mélodieux mais qui révèle aussi un côté moderne, que Mimmo et Primo, à l’inverse de Damiano ne saisissent pas : « nous n’essayâmes pas de lui demander quand il avait commencé à écouter Domenico Modugno, et ce qu’il en était de notre Celentano ». L’italique de ce « quand » dans le texte souligne à la fois l’incompréhension et le mépris de ce choix de musique.

Mais la modernité est parfois brimée par les carcans de cette société rurale. Le sort de Laura Danza, la mère de Damiano en est l’exemple même : cette jeune actrice romaine a épousé Michele Danza, mari jaloux, qui a fini par la cloitrer dans sa propriété des Pouilles. La tristesse de sa condition se ressent souvent au détour d’une phrase : « À Damiano, elle avait raconté que son père n’avait pas toujours été comme ça, que fut un temps il savait faire rire une femme, la regarder ». On suppose alors que le village n’est pas prêt pour cette mutation sociale et sociétale.

Le patriarcat est également questionné tout au long du roman. Les trois jeunes gens ont une relation complexe voire absente avec leur père, dans trois situations différentes : le père de Primo est décédé alors qu’il n’avait que six ans, le père de Mimmo est déclaré fou et fait des allers et retours à l’hôpital et le père de Damiano partage peu de choses avec son fils, qui se réfugie dans une relation très fusionnelle avec sa mère. Chacun va tour à tour endosser le rôle du père au sein de leur famille. Cette intuition s’installe dès le début, avec la lettre du père de Primo qu’il avait écrite à son fils pour son douzième anniversaire : « Maman, grand-mère, Viola : prends soin d’elles, et protège-les si nécessaire. Maintenant c’’est toi l’homme de la maison ». Une situation qui résume la tension entre la persistance des traditions (l’homme est le chef de la famille) et la perte de repères propre à la modernité.

Unique livre de la rentrée littéraire pour les éditions Denoël, L’été meurt jeune est un premier roman prometteur, qui prend le meilleur du roman noir et du roman d’apprentissage. Un texte inclassable et prenant.

Informations pratiques

Mirko Sabatino, L’été meurt jeune, éditions Denoël, traduit de l’italien par Lise Caillat 19,90 €
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