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Publié le jeudi, 31 octobre 2019 à 09h52

Les Liens, roman de Domenico Starnone

Par Deborah D'Aietti

Domenico Starnone, Le Liens - couverture

Auteur trop peu traduit en France, Domenico Starnone publie Les Liens, paru en 2014 en Italie. Il nous fait pénétrer dans les failles intimes d’une famille napolitaine : Vanda, Aldo et leurs deux enfants Sandro et Anna. Le texte part d’une histoire assez banale et analyse le rapport d’un couple qui s’est séparé puis s’est recomposé. Il montre les fêlures d’un rapprochement forcé dans un contexte de libération des mœurs ayant bouleversé les valeurs de la famille traditionnelle.
Les Liens présente une écriture à la fois elliptique, riche et stylisée et recouvre une certaine tension narrative, rendant la lecture captivante.

L’originalité du récit réside dans sa structure narrative qui est polyphonique. L’incipit du roman est constitué d’une série de lettres écrites dans les années 70 par Vanda, pour son mari infidèle qui a décidé de quitter femme et enfants pour la jeune Lidia. Ces lettres témoignent de la douleur, de la rage et de la tristesse de cette épouse abandonnée, qui joue cependant sur la théâtralité et parfois l’ironie, comme le montre la toute première phrase de sa première lettre « Au cas où tu l’aurais oublié, mon cher, je te le rappelle : je suis ta femme. ». Au terme de cette première partie assez brève, on mesure pourtant la longévité de la crise conjugale : « Tu considères que, quatre ans étant passés, nous pouvons aborder le problème sereinement. Mais que reste-t-il à aborder ? ». Aussi, Vanda n’est jamais nommée ; elle ne signe pas ses lettres : élément qui confère une dimension universelle à cette première partie.

La seconde partie, cœur narratif du récit, est traitée du point de vue d’Aldo. Dès les premières lignes, on comprend que Vanda et lui-même ne sont plus séparés « Nous vivons ensemble depuis cinquante-deux ans, un gros écheveau de temps ». La crise d’autrefois n’est plus d’actualité mais elle a laissé des traces sous-jacentes. On note une certaine fébrilité, très bien ancrée dans les non-dits et qui s’articule autour d’un évènement notable : l’appartement du couple dévasté. C’est dans une phase de rangement solitaire qu’Aldo redécouvre avec effroi les lettres de Vanda : cette relecture lui permet d’éclairer le lecteur sur sa propre version de leur séparation dans les années 70.

Le dénouement du récit revient aux enfants d’Aldo et de Vanda et plus particulièrement à leur fille, Anna, âgée d’une quarantaine d’années. Les séquelles de la séparation de leurs parents, bien que temporaire, ont marqué leur enfance et la construction de leur propre identité.

L’auteur signe une brillante tragi-comédie, dans un texte elliptique, court mais dense, où chaque mot prend tout son sens. Le titre en italien Lacci renvoie non seulement aux Liens, traduit en français, mais aussi aux lacets, qui sont le centre d’une anecdote importante dans le livre, soulignant le rapport particulier père-enfants.
Le chat d’Aldo et de Vanda est appelé Labes, qui signifie en latin « chute, éboulement, effondrement, ruine ». Alors que l’appartement a été retourné, le chat disparaît, ce qui plonge Vanda dans une immense tristesse. Elle tombe alors sur le dictionnaire de latin et découvre la vraie définition du nom du chat, donné par Aldo. Cette découverte va alors être prétexte à une confession fleuve de Vanda, qui avoue à son mari toutes ses frustrations enfouies par les années et le faux pardon qu’elle lui a accordé « Assurément tu n’as rien été pour moi d’unique, d’intense (…) Quand tu m’as quittée, j’ai souffert surtout pour ce que je t’avais inutilement sacrifié… ». A mesure que le récit avance, la tonalité devient plus dure, plus sombre, plus acerbe.

Le mélange des registres additionné à l’épure du récit font des Liens un texte décapant et marquant.

Informations pratiques

Domenico Starnone, Les Liens, éditions Fayard, traduit de l’italien par Dominique Vittoz.
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