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Publié le lundi, 11 mars 2019 à 09h42

Frantumaglia, L’écriture et ma vie, Elena Ferrante

Par Deborah D'Aietti

Frantumaglia,

Célèbre pour sa tétralogie napolitaine L’Amie Prodigieuse couronnée d’un succès mondial, Elena Ferrante reste pourtant un mystère. On ne connait pas son visage et les relations qu’elle entretient avec les médias se tiennent uniquement à de rares interviews par écrit. Elena Ferrante a fait le choix d’être un personnage non pas anonyme mais en retrait, permettant ainsi de laisser chacun de ses romans avoir sa propre histoire, à l’issue de sa publication. Une fois paru, le roman ne lui appartient plus ; le texte vit pour ce qu’il est et n’est finalement pas associé à la notoriété ou la réputation de l’auteur.

Considérant ce choix, il est alors intéressant de lire Frantumaglia, composé de divers écrits périphériques de l’œuvre littéraire d’Elena Ferrante : correspondances avec son éditeur, réalisateurs portant à l’écran certains de ses romans et réponses à diverses interviews de journalistes, « conversations » avec des lecteurs, personnalités des lettres comme avec Nicola Lagioia… Composée de trois parties s’étalant de 1991 à 2016, Frantumaglia est à mi-chemin entre l’autobiographie épistolaire et un essai sur la création littéraire : un recueil de textes intime à sa manière. Pourtant, selon la note de l’éditeur italien « Frantumaglia (…) se lit comme un roman ».

« Ma mère m’a légué un mot de son dialecte qu’elle employait pour décrire son état d’esprit lorsqu’elle éprouvait des impressions contradictoires qui la tiraillaient et la déchiraient. Elle se disait en proie à la frantumaglia (…) Ce mot désignait un mal-être qui n’était pas qualifiable autrement, il évoquait une foule de pensées hétérogènes, des rebuts flottants sur l’eau boueuse de son cerveau. ». Dès le titre, c’est donc une part de son intimité que nous livre Elena Ferrante. Elle utilise ce mot napolitain pour qualifier la condition dans laquelle elle écrit, association de sentiments et pensées contradictoires se bousculant en son for intérieur. Inutile de connaître l’identité véritable de l’auteur ; Elena Ferrante nous donne ici des clés de compréhension du rôle de l’écrivain, à une échelle à la fois personnelle et sociale.

Rappelons qu’avant L’Amie Prodigieuse, Elena Ferrante avait publié L’Amour Harcelant, Les Jours de mon Abandon, Poupée Volée… dont je ne saurai que conseiller la lecture ; tous ou presque d’ailleurs ont été ou vont être adaptés au cinéma, témoignant déjà d’une qualité esthétique dans le récit romanesque. Ces trois livres introduisent déjà les concepts développés au sein de L’Amie Prodigieuse, à savoir la disparition, l’abandon, la substitution et la figure centrale de la Mère.

Ces thèmes traités différemment selon les intrigues, lient les œuvres entre elles, constituant une cohérence globale dans l’écriture d’Elena Ferrante, qui n’avait initialement pas pensé à cette complémentarité. Ainsi, lorsqu’elle parle de l’écriture de L’Amie Prodigieuse : « Le roman dans son ensemble est né au fil de l’écriture, et je n’imaginais pas qu’il serait aussi long. C’est l’écriture qui accouche d’une histoire, qui souffle la vie dans les matériaux inertes que conserve la mémoire et qui les arrache à l’oubli. ».

Frantumaglia offre enfin une réflexion sur l’écriture et la vérité romanesque. A travers ses correspondances, où elle exprime parfois ses doutes, ses angoisses, ses inspirations –elle voue une admiration sans faille à Elsa Morante - mais aussi à travers ses réponses à certains journalistes, Elena Ferrante approfondit certaines interrogations sur la vérité des romans qu’elle écrit, sa plume féminine, sa voix si insolite sur des histoires pourtant ordinaires : « Je raconte des expériences ordinaires, des déchirements ordinaires, et je désire plus que tout – je ne dis pas « seulement » -trouver le ton qui me permettra d’ôter couche après couche, la gaze recouvrant la blessure, afin d’arriver au récit véridique de la plaie. Plus la plaie me paraît dissimulée par les stéréotypes, par les fictions que les personnages ont eux-mêmes créées pour se protéger –bref plus elle me semble réfractaires au récit-, plus j’insiste. ».

Une fois la lecture de Frantumaglia achevée, Elena Ferrante nous sera plus familière, non pas en tant qu’auteur mais en tant que personnage : Naples sa ville natale, sa mère, ses choix politiques, son regard sur le monde, sur la posture de l’écrivain et de l’écrivain féminine, l’authenticité, la vérité littéraire. Auteur en retrait plutôt que simple anonyme, Elena Ferrante donne à ce recueil de textes un caractère particulier. Qu’elle le veuille ou non, Elena Ferrante créé un univers original où la méta-littérarité de Frantumaglia s’étend à toute son œuvre et à son propre personnage. Elle est pour nous, lecteurs, un être non pas de chair et de sang mais un être d’émotions et d’art pur. Ce fait nous renvoie à nous-même, à la fiction que l’on se fait de nous et donc de notre propre littérarité. En découvrant mieux le personnage d’Elena Ferrante, le lecteur se dote d’outils pour mieux se comprendre lui-même.

Informations pratiques

Frantumaglia. L’écriture et ma vie, Elena Ferrante, Gallimard, 23 €
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