cinéma

Publié le jeudi, 25 novembre 2021 à 11h45

Django, El Chuncho et 10000 Façons de mourir, l’événement western italien de Carlotta films

Par Valérie Mochi

Franco Nero dans le rôle de Django

Un homme vêtu d’un long manteau élimé, une selle de cheval sur les épaules, des bottes usées, le parfait cow-boy solitaire, à part le cercueil qu’il traine au bout d’une corde. Il marche dans la boue, de dos, tout au long d’un générique en lettres rouge sang, accompagné d’une musique digne du meilleur western américain, elle scande son nom, Django.

Le vent souffle, Django arrive au sommet d’une colline et observe de loin une scène de torture, des Mexicains à grands chapeaux fouettent une femme qui a tenté de leur échapper. Les yeux bleus de Franco Nero, le premier Django, ne brilleront en gros plan que quelques minutes plus tard, le temps de la croire délivrée avec l’arrivée d’une bande d’Américains. Un foulard rouge en signe de reconnaissance autour du cou, ils éliminent les Mexicains et s’apprêtent supplicier la pauvre Maria (Loredana Nusciak). Mais c’est Django, as de la gâchette, qui la délivre finalement et lui assure qu’elle sera en sécurité tant qu’elle restera près de lui. Quel homme !

Django de Sergio Corbucci, le plus légendaire des westerns spaghetti révolutionne le genre. A l’origine de nombreuses déclinaisons, une trentaine de films ayant pour héros Django seront produits suite à son succès, jusqu’en 2012 avec Django Unchained de Quentin Tarantino qui reprendra la musique de Luiz Bacalov et Franco Nero dans le rôle de Amerigo Vassepi, le propriétaire d'esclaves.

En hiver 1965 Franco Nero avait 23 ans lorsqu’il donne son accord à Sergio Corbucci pour devenir son Django. Formé au Piccolo Teatro de Giorgio Strehler, il n’était pas sûr que ce genre de film soit bon pour sa carrière. Cependant il accepte et son rôle de Django lui vaudra une renommée à vie de meilleur acteur de western spaghetti, qui en ferait presque oublier sa carrière dans un cinéma plus « impegnativo », en français exigeant.

Franco Nero a aimé ce tournage malgré des moments difficiles. Il raconte combien S. Corbucci est un gai luron, un homme qui a le sens de l’humour et de la répartie et une capacité incroyable à convaincre ses interlocuteurs. L’anecdote qu’il évoque dans son interview (en supplément dans les Blu Ray et Dvd) du tournage du générique en plein froid, avec un vrai cercueil très lourd, est le symbole du sens de l’humour teinté de cruauté dont est capable Corbucci, comme la scène des sables mouvants ou des chevaux qui écrasent ses doigts. Franco Nero a tout accepté, sans doublure, même les scènes de bagarre.

Car Django est un film violent, la censure l’interdit pendant près de 20 ans en Angleterre, pour cette raison, il n’atteindra le marché américain que dans les années 80.

Pour Django, Sergio Corbucci n’a pas beaucoup de moyens financiers, mais en artisan très habile, il détourne tous les manques à son avantage. Il tourne en format carré, moins coûteux et moins gourmand en éclairages (alors que les westerns, même spaghetti sont plus sur des formats panoramiques) et il profite de ce format compact pour intensifier le côté sombre de son film. La production lui impose un tournage en hiver, ne pouvant pas obtenir la neige dont il rêve, il transforme son set en une mer de boue. Les effets spéciaux sont limités, il utilise des couleurs flash pour différencier ses troupes.Grâce à sa réalisation dynamique, beaucoup de jeux sur les cadrages, zoom, dé-zoom, très gros plans, lumière qui souligne le bleu des yeux de F. Nero et une excellente direction d’acteurs, Corbucci fait de Django un modèle de film pop, grand guignol, style BD qui lui confère le statut de film culte.

S. Corbucci, très prolixe tourne plus de 60 films dans tous les genres possibles, péplum, gialli, comédies, films avec le duo Terence Hill et Bud Spencer, éclectique, il fait du cinéma pour divertir le public.

Alex Cox réalisateur britannique et auteur du livre 10 000 façons de mourir publié en parallèle des films indique que la projection du film de Kurosawa Yojimbo à Rome a été le moteur des scénarios des deux Sergio, Leone et Corbucci, Toshiro Mifune est l’homme sans nom de S. Leone, interprété par Clint Eastwood, auquel Franco Nero fait clairement référence, yeux bleus, flegme et vengeance.

Leone et Corbucci ont collaboré dès 1959 pour Les dernier jours de Pompéi (Gli ultimi giorni di Pompei), premier film de S. Leone et participation au scénario de S. Corbucci qui déclare que c’est à ce moment qu’est née l’idée du Western italien (Spaghetti est un terme que S. Leone n’apprécie pas) pendant le tournage en Espagne, inspirés par les montagnes qui pourraient devenir des paysages de l’ouest américain et renouveler un genre en déclin aux US.

Toujours d'après Alex Cox, le nom de Django serait une blague de Sergio et Bruno Corbucci faisant référence au guitariste de jazz Django Reinhardt qui selon lui pouvait jouer de la guitare alors qu'il lui manquait plusieurs doigts d'une main. Django Reinhardt avait en fait plusieurs doigts paralysés mais arrivait à surmonter ce handicap tout comme le personnage de Django qui arrive à se servir de son revolver bien que ses mains soient cassées.

Des similitudes que l’on retrouve aussi dans le film de Damiano Damiani, El Chuncho (Quien sabe ?) de 1967, le Mexique et ses chefs (José Bódalo en géneral Hugo Rodriguez chez Corbucci et Gian Maria Volonté en El Chuncho, explosif), le héros pris entre les deux factions, Mexicains/Américains, la religion, frère Johnathan (Gino Pernice) et El Santo (Klaus Kinski), le même compositeur Luiz Bacalov, qui cite musicalement Django dans El Chuncho, tournage des extérieurs en Espagne et surtout la mitrailleuse.

Celle de Django est la même que celle de Ramon Rodos (Gian Maria Volonté), dans le film de Sergio Leone, Pour une poignée de dollars (Per un Pugno di dollari) en 1964. Le même Gian Maria Volonté en El Chuncho qui exulte aux côtés de Lou Castel quand ils mitraillent leurs adversaires, mais avec un modèle plus classique de « ametralladora ».

Gian Maria Volonté et Klaus Kinski, deux acteurs que l’on ne s’attendrait pas à voir dans un western, avaient déjà tourné ensemble, dans Et pour quelques dollars de plus (Per qualche dollaro in più) de Sergio Leone en 1965. Sergio Corbucci aussi convoquera Klaus Kinski pour son deuxième grand succès, Le grand silence (Il grande silenzio) en 1968 avec un autre acteur improbable dans un western, Jean Louis Trintignant.

En revanche Damiani, qui tourne l’année suivante La mafia fait la loi (Il giorno della Civetta) d’après l’œuvre de Leonardo Sciascia ou Confession d'un commissaire de police au procureur de la République (Confessione di un commissario di polizia al procuratore della repubblica)(1971), avec Franco Nero sur la mafia, est un réalisateur plus impliqué que Corbucci.

Est-ce la raison de son choix de distribution, Gian Maria Volonté, Klaus Kinski et Lou Castel pour le rôle de Bill 'Niño' ? Le blond aux yeux bleus, héros flegmatique de cette vague de pistoleros se transforme en un personnage plus énigmatique et sombre. Lou Castel, célèbre pour son rôle d’Alessandro avec Marco Bellocchio, l’année précédente dans Les poings dans les poches (I pugni in tasca). Il apporte au film de Daminani une touche de mystère, de trouble et surtout d’intellectualisme et de conscience politique. Car Lou Castel est militant d'extrême-gauche, expulsé d'Italie, en 1972, il accepte tous les rôles pour reverser ses cachets à une organisation maoïste, passant ainsi des westerns aux films plus exigeants (voir son interview dans les suppléments du Blu Ray Dvd).

Il choisit aussi Franco Solanas, scénariste fidèle de Gillo Pontecorvo, pour décrire le combat des peuples opprimés, des Mexicains. Et si le Mexique est au centre de la plupart de ces westerns, en dehors d’une attirance particulière pour ce pays de la part de Sergio Corbucci qui réussira à le citer dans presque tous ses films, il représente à l’époque, le vent de révolution qui souffle sur l’Europe, il fait partie du contexte politique de l’Italie à la fin des années 60, la révolution, la gauche, il est l’emblème de ces paraboles de révolutions tiers-mondistes et de guerre du Vietnam déguisées en western.
Des films à voir de nos jours, conscients de leur puissance créative, et comme le dit Alex Cox un des genres les plus politiques, contestataires et anarchistes du cinéma.

Sortie au Cinéma et en BLU RAY et DVD. Les suppléments BLU RAY et DVD. Présentation de Alex Cox pour les deux films, plus les interviews de Franco Nero, Ruggero Deodato assistant Corbucci et réal de Cannibal Holocaust et Nori Corbucci épouse, de Sergio Corbucci pour Django et Lou Castel pour El Chuncho.

Le livre d’Alex Cox « 10 000 façons de mourir, point de vue d'un cinéaste sur le western italien » Traduction d'Alexandre Prouvèze, 624 pages dont un cahier photos

Informations pratiques
  • Sortie au cinéma, en DVD et Blu Ray

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