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Publié le lundi, 5 février 2018 à 10h21

C’est ainsi que cela s’est passé, Natalia Ginzburg

Par Deborah D'Aietti

C’est ainsi que cela s’est passé - couverture

La collection Empreintes des éditions Denoël recouvre de bonnes surprises parce qu’elle propose des textes inédits ou méconnus d’auteurs emblématiques. Y est paru dernièrement un texte de 1947 de Natalia Ginzburg, écrivain engagé qui a traversé le XXème siècle (1916-1991) et qui a consacré son œuvre à explorer l’humain à travers l’enfance, la mémoire, la solitude ou les relations familiales avec une réelle portée universelle.

C’est ainsi que cela s’est passé (de son titre original È stato così) s’ouvre sur une jeune femme, Sophie, abattant son mari d’une balle dans la tête. Le geste est sec, violent. S’ensuit une déambulation de Sophie dans les rues de Turin, remontant le fil de son existence et de son couple. Quarante ans avant Chroniques d’une mort annoncée de Gabriel Garcia Marquez, l’enjeu de ce récit sera de comprendre comment la narratrice-personnage Sophie en est arrivée à cette issue si radicale.

Ce meurtre est l’acmé d’une routine pesante et étouffante, comme un réflexe de survie grandiloquent entre le café et le ménage, hantée par le souvenir de tragédies passées.
Quatre ans auparavant, cette jeune femme alors âgée de 26 ans, a rencontré Alberto, un homme plus vieux qu’elle, dont elle tombe éperdument amoureuse après quelques hésitations, motivée par une impérieuse nécessité de vivre une grande histoire d’amour et peu importe avec qui. Ils se marient, mais l’amour n’est qu’à sens unique. Le distant Alberto continue de s’absenter régulièrement de la maison pour voir sa maîtresse et avoir une petite fille ne changera rien à ses habitudes. Sophie se raccroche alors à l’enfant pour retrouver l’affection que son mari ne lui donne pas assez.

Sophie est en réalité une « Emma Bovary » des années 50. On peut y voir une dénonciation de l’éducation des jeunes filles, qui les laissent crédules et en proie à une certaine niaiserie. Le texte retranscrit à merveille la monotonie lancinante de la vie quotidienne de cette femme, marquée par des entrelacs de mots répétés, comme des sons que l’on martèle sans cesse. La traduction de Georges Piroué, restituant une belle musicalité, est en ce sens très réussie. Sophie est naïve, faible et jalouse de sa cousine, la belle et aventurière Francesca. Prisonnière de son ennui et de son mal-être, seul Alberto, cet homme âgé et fortuné semble la regarder avec désir et pouvoir la libérer. Mais ses rêves qu’elle se raconte et mâche dans le texte comme des gommes addictives d’espoirs empressés ressemblent plus à des scenarios de ménagères dévouées aux besoins quotidiens de son mari.

Ce roman est une magnifique et tragique œuvre littéraire retraçant la chute d’une femme qui ne souhaitait que le bonheur. Mais Natalia Ginzburg n’a pas été qu’un auteur brillant, elle fut aussi députée sous bannière communiste. C’est donc une avant-gardiste. C’est pourquoi j’invite aussi à lire C’est ainsi que cela s’est passé sous un prisme politique, comme un texte de la désillusion, un miroir terrible de la condition féminine. Au-delà d’une forme de déterminisme social (auquel échappe Francesca), le destin de Sophie est peut-être une forme de mise en garde, un appel aux femmes à retrouver un esprit conquérant et indépendant.

Informations pratiques

C’est ainsi que cela s’est passé, Natalia Ginzburg, Denoël, 14 €
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