cinéma

Publié le mercredi, 6 mai 2020 à 09h53

Une évocation de la Birmanie à Ravenne

Par Amélie Ravaut

Une scène du documentaire Aung San Suu Kyu, une vie assignée à résistance de Marco Martinelli

Toujours dans le cadre des manifestations « IICChezVous », l’Institut culturel italien poursuit son entreprise de diffusion - en streaming gratuit - d’œuvres projetées initialement à l’Hôtel de Galliffet. Depuis quelques jours déjà, il est possible de visionner un documentaire signé du réalisateur et dramaturge Marco Martinelli : Vita agli arresti di Aung San Suu Kyi (traduit en français : Aung San Suu Kyu, une vie assignée à résistance), évocation, comme le titre l’indique, de cette figure politique emblématique. Visible jusqu’au 12 mai prochain, ce documentaire sorti en 2017, est présenté en collaboration avec le Teatro delle Albe, compagnie théâtrale située à Ravenne et fondée dans les années 1980, notamment par Martinelli.

Co-écrit avec Ermanna Montanari (autre membre fondateur de la compagnie), qui interprète également le rôle de la leader politique birmane, ce film est un biopic d’un genre particulier en ce sens qu’il se déroule exclusivement au sein d’un théâtre (ses couloirs, ses coulisses, ses remises et, bien sûr, sa scène et sa salle). Il convoque, par l’intermédiaire d’artifices scéniques des plus simples au plus élaborés, vingt années d’une vie. Accompagné par une petite fille, puis ses jeunes compagnes, le spectateur peut ainsi assister, dans une visée certes pédagogique mais aussi romancée, au déroulé par chapitres des étapes majeures de la vie politique du pays et de cette femme. De l’assassinat de son père, le général Aung San, ses études à Oxford puis son retour en Birmanie et son engagement politique, jusqu’aux éprouvantes années d’assignation à résidence et sa libération en 2010, Martinelli filme des scénettes évocatrices de ces épisodes comme autant d’incursions fugaces dans un moment donné et révélateur d’une existence. Une existence consacrée à une vision politique devenue combat.

C’est une franche réussite que ce pari de faire se rejoindre sur scène des espaces et des temporalités hétérogènes, de jouer sur les suggestions et les métonymies, les potentialités des décors et des projections vidéos, de l’univers sonore, des costumes, etc. La distanciation et les adresses au public (ici face-caméra, un ouvrage de Bertolt Brecht est visible de manière brève) acquièrent tout à la fois un caractère ludique et parfois cocasse, imaginatif et salvateur. Le parcours d’Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix en 1991, n’est en effet pas des plus « enchanteur » mais devient quasi enchanté quand le film opte pour un ton décalé et qu’il mise sur l’artifice pour faire apparaître par contre-point, le caractère grand-guignolesque de la dictature militaire, les manipulations ubuesques des hommes politiques et leurs aberrations dans l’exercice du pouvoir. En cela, il est intéressant de voir ce groupe de très jeunes filles italiennes suivre et participer activement à la mise en scène, avec toute leur spontanéité mais aussi la clairvoyance de ce qui est vrai et de ce qui est feint, de ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. Le spectateur est traversé par des émotions contradictoires, parfois de manière quasi concomitante, face aux multiples changements de registre et à la réalité difficilement soutenable de la répression militaire lorsqu’elle est évoquée.

Quand elle s’adresse à son gecko, unique compagnon pendant son assignation, l’actrice en future femme d’État, délivre en pensée un message d’espoir à ses compagnes de lutte auquel nous pouvons croire, pour de vrai. Et l’avidité et la corruption politiques, cette farce, côtoie la foi d’un chœur de femmes qui porte les compagnons disparus et encourage la relève.

Informations pratiques

Lien pour voir le documentaire : https://vimeo.com/412408479