cinéma

Publié le mardi, 21 avril 2020 à 10h30

L’intrusa sur le site d’Arte, « petit » film qui a tout d’un grand

Par Amélie Ravaut

 Raffaella Giordano dans une scène du film l'Intrusa

Actuellement disponible sur le site internet de la chaîne Arte (le lien ci-dessous dans les information pratiques) L’intrusa, écrit et réalisé en 2017 par Leonardo Di Costanzo, dresse le portrait d’une communauté napolitaine dont le quotidien est marqué de petites joies et de luttes continuelles. Un portrait nuancé et pudique, d’une sincérité et simplicité troublantes. Ce groupe d’individus, essentiellement des figures féminines, se retrouve exposé à une menace invisible (car toujours hors-champ) : la Mafia. Le réalisateur, originaire d’Ischia, prend le contre-pied des attentes du « genre » pour esquisser les combats multiples et complexes de ces femmes contre les lois tacites de la Camorra.

L’action se déroule dans un centre d’accueil de la banlieue de Naples : la Masseria, et suit le quotidien de Giovanna, directrice du lieu, au moment où elle se voit confrontée à un dilemme moral. Après avoir accueilli une jeune mère, Maria, et ses deux enfants dans une petite habitation dévolue aux familles dans le besoin, une descente de police fait apparaître que Maria cachait son mari, un criminel notable suspecté d’homicide. Après l’arrestation, les inquiétudes de ses collègues et des mères des enfants du centre quant à de possibles représailles ou menaces, placent Giovanna, qui ne peut se résoudre à chasser cette « intruse », dans une situation difficilement tenable.

Ce qui est intéressant dans ce film mais qui pourrait passer inaperçu, c’est la pudeur avec laquelle Di Costanzo avance ses idées et son discours. Un discours qu’assume le chœur féminin : deux petites filles, une jeune mère, les employées du centre de loisir et le personnage principal donc, Giovanna, incarnée par la danseuse et chorégraphe Raffaella Giordano. De l’enfance à la maturité (Giovanna à une soixantaine d’années) se dessinent les choix et les optiques que la présence de la mafia oblige à faire ou entrevoir. Cela ne passe pas essentiellement par les échanges dialogués, mais plutôt par le faire (poser des actes, affirmer des choix, tenir parole), et notamment le « jeu ». Jeu des actrices bien entendu, dont le regard grave et le visage tendu transmettent quelque chose de la détermination, de la résistance. Et le jeu, au sens ludique du terme, que le personnel du centre s’acharne à mettre en place chaque jour. S’amuser, apprendre, construire, peindre, cuisiner, faire la fête, autant d’activités qui éloignent de la mainmise, qui ouvrent une brèche mentale au lieu de vie, à la situation sociale, au déterminisme.

Le réalisateur opte ainsi pour la quotidienneté d’un drame social, proche du documentaire, avec un rythme lent et des enchaînements imperceptibles, même si la tension affleure sans cesse. Si l’on voit que, pour les jeunes enfants du centre, la mafia est déjà quasi « fictionnalisée », c’est-à-dire, perçue à travers sa représentation médiatique (avec ce qu’elle charrie de « masculinité », de violence et de pouvoir), il en est différemment des adultes, qui évoluent principalement dans une stratégie d’évitement. Se soustraire pour ne pas risquer. Et Giovanna, qui a placé au cœur de son centre l’idée d’apprentissage et de transmission, d’égalité et d’espoir, ne l’entend pas ainsi. Il se dégage de ce film, tout à la fois, quelque chose de très solaire (l’action se déroule à la belle saison) et spontané, vivant et joyeux, mais avec, en arrière plan, un sentiment de sclérose. Et il fonctionne ainsi, avec l’hésitation et le désir mêlés de celui qui entreprend de quitter une terre connue.

L’intrusa a des airs de tragédie, une tragédie dont la menace demeure hors de la vue tout en contaminant l’espace. Avec sa quasi unité de lieu, ce microcosme évolue en fonction des actions : terrain dangereux et inquiétant lors de la descente de police, espace proche du western lors des confrontations silencieuses entre Giovanna et la jeune « intruse », lieu d’angoisse lors de la scène nocturne d’intrusion mais aussi lieu de fête et de liberté lorsque les enfants le peuplent en compagnie de leurs créations collectives. C’est une belle idée de la part du réalisateur : opter pour un regard de biais, qui permet de montrer tous les reliefs de cet espace et donc, sa profondeur. Résister, en actes, c’est transmettre le respect, la bienveillance, l’entraide et, effectivement, ça ne prend pas une apparence grandiloquente.