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Publié le vendredi, 25 mars 2022 à 14h27

Laura Mancini, « Rien pour elle ». Défaut de transmission

Par Stefano Palombari

Rien pour elle - couverture

Tullia a un sacré caractère. C’est peut-être pour ça qu’elle s’en est sortie. Rosa, sa mère, ne lui laisse pas d’autre choix, résister ou se soumettre. À une vie inacceptable, un destin déjà écrit. Rien pour elle est un recueil de souvenirs. Se souvenant, Tullia se raconte sans complaisance. En remontant le temps à reculons, sa mémoire nous mène jusqu’en 1943. Dans un abri, pendant le bombardement du quartier de San Lorenzo, à Rome. Puis, par flashs, on avance, chronologiquement, en dessinant une géographie de la ville : Une année, un lieu, un fait marquant. Des images qui remontent à la surface comme de la nourriture mal digérée.

La vie de Tullia n’a pas été facile. Une mère très dure, violente, brutale, insensible et un père adorable mais trop faible, effet secondaire récurrent de la bonté d’âme. Un père, par ailleurs, parti trop vite, trop tôt. La force de caractère de Tullia lui permet de résister à sa mère, d’avoir le courage d’un choix définitif. Ni les frères, ni la sœur n’ont eu la même force. Ils se sont laissés engloutir par un destin tragique. La perpétuation d’un héritage de soumission, de souffrance, de pauvreté.

Libérée de l’emprise de la mère, voilà... la fille. Un nouveau défi à la clé : Comment ne pas reproduire les erreurs pour éviter de poursuivre dans le sillon atavique des souffrances ? L’héroïne de Rien pour elle est d’une beauté aveuglante. La beauté de l’imperfection et des zones sombres. Elle est en même temps généreuse et traîtresse, fidèle et égoïste. Laura Mancini a offert à son premier roman, un personnage littéraire de tout premier plan.

Au-delà de l’intrigue et de la structure du roman, qui rappelle celui de La Storia d’Elsa Morante, la puissance du texte réside dans le langage raffiné et poétique de Laura Mancini. Chaque mot, chaque adjectif est choisi avec soin. Son style est minutieusement travaillé, ciselé, pour obtenir un effet immersif, grâce aussi à des choix terminologiques, alternant la brutalité du factuel et des images évocatrices qui esquissent une réalité trop dure pour être nommée.

Rien pour elle est un ouvrage remarquable qui aurait mérité une traduction plus soignée. Le choix, par exemple, de traduire les expressions idiomatiques italiennes mot à mot, les rendant ainsi inintelligibles à un lectorat non italophone, est difficilement compréhensible.

PS. Un anachronisme s’est glissé dans le texte. Rien de grave. Ce sont les risques lorsqu’on décide de jouer avec le passé. Le chapitre « 1963, Le Mur », se passe à via Petroselli. Or, Luigi Petroselli fut maire de Rome de 1979 à 1981, année de sa mort. Comme Petroselli était un homme politique particulièrement aimé par les Romains, en 1982, la ville décida de lui dédier une rue. Donc, en 1963, via Petroselli n’existait pas encore.

Informations pratiques
  • Laura Mancini, Rien pour elle, traduit de l'italien par Lise Chapuis et Florence Courriol, Agullo, 20,50 €

Vous pouvez commander ce livre, en italien ou en français, sur le site de La LIbreria