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Publié le mardi, 14 avril 2020 à 10h30

Cléopâtre, dernier ouvrage de l'historien Alberto Angela

Par Deborah D'Aietti

Cléopâtre - couverture

Alberto Angela est un vulgarisateur d’Histoire hors pair, sur écran comme sur papier. Il est aussi bien animateur d’émissions culturelles comme la série Ulisse, sur la Rai, qu’auteur de livres d’Histoire comme Les Trois derniers jours de Pompéi. Son but : mettre l’Histoire à la portée de tous. Sa méthode : faire revivre l’Histoire à travers les yeux de ce qui en furent les acteurs. Une démarche habituelle des vulgarisateurs, dans laquelle s’inscrit notre livre. Cléopâtre redonne vie à la reine d’Egypte mais aussi aux grands personnages romains que sont Jules César, Antoine et Octavien. Plus qu’une biographie, il s’agit ici d’un récit immersif qui se concentre sur quatorze années clés de l’Antiquité classique : de l’assassinat de Jules César au triomphe d’Octave Auguste, dans un large cadre géographique « avec pour décors pas moins de trois continents- l’Europe, l’Asie, et l’Afrique » (introduction de l’auteur).

Deux voix s’entrecroisent : une approche narrative et romancée vient contrebalancer l’approche académique de l’historien. Alberto Angela fait preuve d’une grande liberté de ton, en faisant parler les personnages et en jouant sur le suspense de l’intrigue, comme au cours du premier chapitre dédié à l’assassinat de Jules César, où l’on suit entre autres Artémidore de Cnide, courant dans les rues de Rome pour essayer de prévenir Jules César du danger imminent.

Cette approche narrative est complètement justifiée par l’auteur dans son introduction : « peut-on marier les données historiques et un style narratif ? Associer le plaisir que procure la lecture d’un roman à la rigueur d’un texte universitaire ? Je pense que oui (…) C’est cette autre voie que j’ai voulu explorer avec ce livre : redonner vie à l’Histoire et proposer un ouvrage détaillé mais écrit dans un style différent, afin qu’il vienne se placer près des références classiques sur l’Antiquité- mais certainement pas pour les remplacer ». Il n’est alors pas étonnant de lire des commentaires anachroniques, censés mettre du piquant au récit bien que cela puisse paraître parfois maladroit. Ainsi Jules César est comparé à Sean Connery lors de sa première nuit avec Cléopâtre et Antoine est un latin lover, dans son rapport avec les femmes.

La restitution académique du sujet se retrouve dans la confrontation des différentes thèses d’historiens à propos d’épisodes précis. Par exemple, Alberto Angela compare les versions de Plutarque et de Dion Cassius sur la mort de Cléopâtre, qui, alors vaincue par Octavien, aurait reçu un panier rempli de figues, cachant un serpent au venin mortel. Ces passages peuvent être interprétés comme des parenthèses au récit, qui nous rappelle que notre lecture n’est pas tout à fait celle d’un roman.

Alberto Angela a une parfaite maîtrise de son sujet, ce qui lui permet de romancer l’Histoire tout en transcrivant un univers détaillé, comme pour la Bataille de Philippes, où les troupes des triumvirs Octavien et Antoine triomphent de celles de Brutus et Cassius.

Enfin, ne nous attendons pas à une représentation novatrice de Cléopâtre, décrite comme un personnage féminisé et sexualisé. Cela relève plus d’un parti pris historiographique de l’auteur que ce que l’on pourrait croire. Alors qu’il est expliqué que nous n’avons aucune indication vérifiable sur le physique de Cléopâtre, le narrateur suggère la beauté de la dernière reine d’Egypte en soulignant son intelligence et sa ruse : « C’est un corps séduisant, tonique aux formes harmonieuses. La poitrine est épanouie sans être trop développée, les fesses sont fermes et rondes, la taille fine de la souveraine souligne la plénitude de ses hanches (…) » « ce qui la rend supérieure aux autres n’est pas son corps, mais plutôt la façon dont elle s’en sert (…) notre héroïne envoûte son monde avec une grâce à l’état pur, d’une féminité hors du commun. ».

Nous ne sommes pas sûrs de ce à quoi ressemblait Cléopâtre ? Peu importe, l’imaginaire en a fait une bombe sexuelle, (Alberto Angela aurait pu dire « une bomba latina ») alors pensons-la ainsi ! En intégrant les complexités historiographiques à l’intérieur même de son récit, Alberto Angela propose une narration particulière : décrire les faits vérifiés, pour en faire un récit vivant, et laisser sa place au doute, pour l’invérifiable, afin de l’assumer et d’en faire une invitation au rêve et au caractère subjectif de l’Histoire.

Informations pratiques

Alberto Angela, Cléopâtre, traduit de l’italien par Marc Lesage, éditions Harper Collins, 22 €
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