Publié le dimanche, 15 février 2026 à 09h46
Quand les ombres se détachent du mur de Francesco Giusti
On parle rarement de poésie dans ces pages. La poésie se vend mal ; elle reste un art de niche qui ne remplit pas les caisses. La poésie contemporaine, à son tour, constitue une niche au sein d'une niche. Pourtant, loin des projecteurs et des rubriques littéraires des grands journaux, une activité éditoriale autour de la poésie italienne existe en France.
Ce beau volume, publié par les Éditions du Canoë et très bien traduit par Mario Bianchi, en est la preuve. Traduire la prose est déjà une tâche complexe et audacieuse, traduire la poésie l'est encore plus. Le texte original en regard témoigne de la qualité du travail de Bianchi. Parfois il s'agit d'une traduction de traduction, car les poèmes avaient été déjà traduits par l'auteur. Certains de l'italien vers le vénitien, d'autres du vénitien vers l'italien.
On appelle cela de la poésie dialectale - l'exemple le plus connu, du moins en France, est celui des poèmes de Pasolini en frioulan. Ce qui dérange dans le terme « dialectale », c'est qu'il semble établir une relation hiérarchique avec l'italien, comme si le dialecte ne pouvait pas être la véritable langue maternelle. Le vénitien, avec ses x, ses consonnes absentes, ses diphtongues et ses hiatus, confère à l'italien, qu'on devine toutefois en arrière- plan, une touche d'exotisme.
Au cœur des poèmes de Giusti se trouve Venise, sa ville natale. Une Venise métaphysique, lieu de réflexions existentielles, à la fois personnelles et universelles. Il y a le sens de la nature, de l'appartenance à ses rythmes, cycliques et incessants. Ici, les brumes automnales enveloppent le regard dans un présent éternel, où le particulier devient universel. La Venise de Giusti vit loin des flux touristiques, des carnavals bruyants et vides de sens, des maisons familiales désormais désertes. Elle semble n'en avoir aucune conscience. Elle n'est pas un décor, c'est une Venise vivante, organique, qui ne fait qu'un avec la nature, comme une forêt ou une lagune perdue dans la brume de l'aube.
Venise est une figure maternelle qui tient la main du poète et le rassure face au trouble et au vertige du monde. Et en distille le vers. En cela, la poésie de Giusti se rapproche des paysages qui servent de toile de fond aux Madones de Bellini, sereins, pleins de grâce, irréfutables et nécessaires.
PS: L’édition originale était déjà bilingue, avec un peu plus de papier et d'audace celle ci aurait pu être trilingue. Mais il faut savoir se contenter.
Informations pratiques
- Francesco Giusti, Quand les ombres se détachent du mur, traduit de l’italien et du vénitien par Mauro Bianchi, Éditions du Canoë, 16€





