Publié le vendredi, 7 novembre 2025 à 16h12
Pasolini. Mourir pour les idées de Roberto Carnero
Il existe des événements qui marquent la conscience collective d'une
communauté, comme l'enlèvement et l'exécution d'Aldo Moro ou
l'attentat de la gare de Bologne. Des événements dont, même des
années plus tard, chacun se souvient du moment précis où il en a
pris connaissance.
Le meurtre de Pasolini en fait partie.
Pasolini a été massacré dans un terrain vague sordide à Ostie, dans
la nuit du 2 novembre 1975. Il y a cinquante ans.
Que reste-t-il de lui, de sa pensée, de son œuvre dans l'imaginaire
collectif, cinquante ans après sa mort? Mis à part les clichés
superficiels et fallacieux (en 1968, il s'était rangé du côté des
policiers contre les étudiants). Mis à part les banalités creuses
répétées comme des mantras (qu'aurait dit Pasolini des Gilets
jaunes, qu'aurait-il dit du Covid, de la guerre en Ukraine, des
massacres à Gaza... ?).
Peu de choses pour l'intellectuel italien (poète, cinéaste,
romancier, polémiste) le plus important de l'après-guerre. Le plus
aimé ou le plus détesté, oracle ou Cassandre, qui a marqué de son
œuvre, de sa pensée, de l'exemple de sa vie, la conscience d'une
génération.
Vous souvenez-vous du cinéma « Accattone » dans le quartier latin ?
Hommage vivant au Pasolini cinéaste, où ses films étaient projetés
quotidiennement ? Il est fermé depuis plus de vingt ans maintenant,
et a récemment été rasé. Triste métaphore.
Profitons donc de ce cinquantième anniversaire pour redécouvrir Pasolini et enfin le comprendre. Après tout, n'est-ce pas à cela que servent les anniversaires ? À renouveler la mémoire. Pour le faire avec lucidité, je vous invite à lire ce magnifique ouvrage à lui dédié par Roberto Carnero, professeur d'histoire de la littérature italienne à l'Université de Bologne.
Carnero part du principe que pour Pasolini, la vie, les œuvres et la pensée sont intimement liées. Elles sont même une seule et même chose, une œuvre totale et unitaire. D'où l'approche chronologique qui suit le développement de la pensée de Pasolini, de son esthétique au pas avec ses expériences existentielles. De l'optimisme militant de la jeunesse au pessimisme cosmique et apocalyptique de la maturité.
Pasolini. Mourir pour les idées est un ouvrage rigoureux, synthétique et
équilibré. Il ne cède jamais au jugement personnel, mais analyse,
expose et fournit des données afin que le lecteur se forge sa propre
opinion. Il ne s'adresse pas aux spécialistes, bien qu'il conserve
une rigueur de langage et de méthode qui exige une connaissance
minimale de l'histoire, du cinéma et de la littérature. Il s'agit
plutôt d'un livre qui tente de replacer Pasolini, pour ceux qui ne
le connaissent pas, dans le passé et dans le présent. Il ne s'agit
pas non plus d'une hagiographie, car y trouvent également place la
naïveté tiers-mondiste et les faiblesses de la pensée.
Dans le chapitre consacré à sa mort aussi, toutes les hypothèses
sont présentées sans en privilégier aucune, avec les données qui les
corroborent ou les réfutent.
Ce n'est que dans les dernières lignes que Carnero s'autorise un hommage personnel à Pasolini, empreint d'humaine sympathie. Il le fait par la voix de Giorgio Caproni, en citant un court poème d'adieu à l'ami disparu, que je souhaite également citer comme une invitation à lire ce livre passionnant et nécessaire.
Cher Pier Paolo,
L'affection que nous nous portions
- tu le sais - était pure.
Comme est pure ma douleur elle aussi.
Je ne veux pas la mettre sur la "scène publique".
Je ne veux pas, pour me faire beau,
me parer de ta mort
comme d'une fleur à la boutonnière.
PS : Je tiens à saluer la belle et efficace traduction de Sabine Mille et Stefano Palombari, exemple de la manière dont un binôme de traducteurs, l'une francophone et l'autre italophone, devrait être le modèle à suivre pour des traductions de qualité. Mais hélas, comme on le sait, le monde de l'édition semble désormais s'être imposé l'impératif de l'économie.
Informations pratiques
- Roberto Carnero, Mourir pour les idées, traduit de l'italien par Sabine Mille et Stefano Palombari, Le Cherche-Midi éditeur, 23 €





