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Publié le mercredi, 17 septembre 2025 à 09h33

L'invention d'Eva de Alessandro Barbaglia

Par Riccardo Borghesi

L'invention d'Eva - couverture

Voici une biographie très particulière d'Hedy Lamarr. Barbaglia l'inscrit dans une autre histoire, une autre biographie, fictive celle-ci. La biographie d'une sœur, belle, très belle, dotée d'un talent inné et surnaturel de pianiste. Concertiste raffinée et sensible sans jamais avoir étudié le piano, mais fragile, extrêmement fragile. Suicidaire ratée, réduite à un corps inerte dans un lit d'hôpital. Sœur aimée et détestée pour la douleur causée par son suicide. Puis abandonnée et retrouvée seulement à la mort de leur mère.

Ce livre est le récit d'une redécouverte. Ou plutôt, de deux redécouvertes parallèles : celle de la relation avec la sœur et celle du personnage de Lamarr.
Pour ceux qui ne la connaissent pas, Lamarr était une star du cinéma américain. On disait d'elle qu'elle était « la plus belle femme du monde». La Marilyn Monroe de la génération précédente, pour ainsi dire. Femme libre et scandaleuse, actrice aux mille amants qui faisait rêver des cohortes d'hommes frustrés.

Alors, quel est le lien entre ces deux femmes apparemment si différentes, l’une géniale mais fragile et l’autre "femme fatale" dominante ? Le lien, inexistant à première vue, devient évident lorsqu'on découvre la double vie de Lamarr, le jour envoûtante séductrice et la nuit prodigieuse inventrice autodidacte de technologies futuristes.

Lamarr, avec son ami (amant ?) George Antheil (un compositeur d'avant-garde un peu trop malmené dans le livre de Barbaglia), a développé le principe de transmission de signaux longue distance (sans fil) appelé « FHSS » ou "frequency-hopping spread spectrum", encore utilisé dans les communications satellitaires et la téléphonie mobile, par exemple. Impressionnant, n'est-ce pas ?

Tout aussi impressionnant, mais de manière négative, est l’aveuglement entièrement masculin, dédaigneux et arrogant, avec lequel ce brevet, déposé par Lamarr, est laissé moisir dans un tiroir pendant vingt ans, avant d’être volé à son expiration.

Voilà donc le lien, l'exceptionnalité. Le génie peut habiter indistinctement les hommes et les femmes, nous dit Barbaglia. Il y a égalité dans ce domaine comme partout ailleurs, malgré l'héritage patriarcal de notre société. Une évidence que seuls les réactionnaires les plus rétrogrades et obtus nient encore aujourd'hui. Ce qui laisse toutefois quelque peu perplexe, c'est l'accent admiratif que Barbaglia met constamment sur la beauté sublime des deux femmes. Comme si beauté et génie ensemble finissaient par en amplifier l’exceptionnalité. N'y a-t-il pas là, involontairement, l'un de ces vestiges patriarcaux que l'on cherche à réfuter ? Hedy Lamarr, personnage extraordinaire et hors du commun, objet d'une redécouverte injustement tardive, reçoit ici, dans un style parfois un peu trop riche en questions rhétoriques, un bel hommage ardent et passionné.

Informations pratiques

Alessandro Barbaglia, L'invention d'Eva, traduit de l'italien par Jean-Luc Defromont, Liana Levi, 20 €