Publié le lundi, 27 avril 2026 à 09h29
À nous, demain de Francesca Giannone : quel prix sommes-nous prêts à payer pour nos choix ?
Après le succès mondial de son premier roman, traduit dans plus de quarante pays et récompensé par le prix Bancarella, Francesca Giannone revient avec À nous, demain. Un roman qui semble d’abord s’inscrire dans la continuité avant de déplacer son centre de gravité : ici, ce ne sont plus seulement les personnages qui s’imposent comme des présences, mais les choix qui les traversent.
Entretien avec Francesca Giannone à l’occasion de la sortie française de ce deuxième roman aux éditions Albin Michel.
À Araglie, « un village imaginaire qui ressemble vaguement à Gallipoli », la famille Rizzo a bâti sa vie autour d’une savonnerie. Fondée par les grands-parents, elle est destinée à leurs petits-enfants qui s’y projettent très tôt : Lorenzo est désigné comme celui qui doit perpétuer le nom de la famille tandis qu’Agnese hérite du génie de son grand-père pour formuler les savons.
La mort brutale des grands-parents fait basculer cet équilibre. Le père, qui a toujours rêvé de prendre la mer, se retrouve à la tête d’une entreprise qu’il n’a pas choisie — et qui, peu à peu, l’enferme. « Ce rêve refoulé le fait s’élargir physiquement, comme s’il voulait prendre possession de son corps ».
Lorsqu’il décide finalement de vendre, ce n’est pas seulement une affaire familiale qui disparaît : c’est un point de rupture. À nous, demain commence là, dans cet instant où un choix individuel redessine les trajectoires de tous les autres.
Quel a été le point de départ d’À nous, demain ?
L’idée m'est venue un jour où je suis allée voir une exposition sur les anciennes savonneries des Pouilles. Je ne savais pas qu’il existait une telle tradition dans la région ; je me souviens même m’être dit « On ne fabrique pas de savon chez nous ! » Puis j'ai découvert qu'il y avait bien eu, dans les années 1950, des usines qui avaient tenté de se lancer dans la fabrication de savon, mais qui avaient toutes fait faillite à cause de la concurrence des industries françaises et nord-italiennes — en Ligurie, à Gênes, à Milan et à Turin.
Je suis entrée dans l'une de ces usines désaffectées et j'ai trouvé toutes les machines, datant du début du siècle, abandonnées — cela a éveillé ma curiosité. J’ai alors imaginé l’histoire d’un frère et d’une sœur qui, à cette époque du boom économique — où l’Italie qui sort de la Seconde Guerre mondiale se relève et se remet sur pied — reprennent l’entreprise familiale pour tenter de la développer… sans y parvenir. C’est un peu l’histoire d’un grand rêve avorté.
Ces personnages, vous les donnez à voir, à entendre, à comprendre. Comment les construisez-vous ?
À chaque fois que j'écris un roman, je m'immerge tellement dans l'époque que je raconte que j'ai l'impression d'y vivre : je commence à écouter la musique que mes personnages écoutent, à prendre leurs habitudes… Pour moi, ils deviennent des personnes réelles, vivantes.
Dans le cas de Lorenzo, par exemple, j’ai beaucoup étudié la communication publicitaire de l’époque et j’ai dessiné toutes les affiches qu'il dessine lui-même.
Pour Agnese, j’ai appris comment les savons étaient fabriqués à l'échelle industrielle et comment associer les essences entre elles. Tous les savons qu'Agnese crée dans le roman, c'est moi qui les ai inventés. Agnese est un petit génie de la chimie, alors je voulais en savoir autant qu'elle.
Cette attention au réel se retrouve particulièrement dans vos personnages féminins qui, dans chacun de vos romans, vont à contre-courant de leur époque. Pourquoi ?
Parce qu’il y a eu, dans toutes ces femmes qui nous ont précédées, des femmes qui ont essayé de se battre, de changer les choses — et qui ont ouvert la voie pour toutes les autres. C'est ce que faisait Anna dans La Porteuse de lettres. C'est ce que fait Agnese dans À nous, demain. Chacune selon ses propres moyens.
Par ailleurs, il y a un thème fondamental commun à ces deux romans et ces deux personnages : l’importance du travail. Anna et Agnese sont des femmes qui travaillent, parce que le travail permet l’indépendance économique — pour une femme, c’est la liberté. En cela, Agnese s’identifie à son travail : c'est ce qu'elle est. En dehors, elle est différente, maladroite, timide, elle ne sait pas trop comment se comporter dans le monde ; sans la savonnerie, elle perd son identité. Finalement, elle nous ressemble beaucoup avec ses fragilités et ses faiblesses.
Lorenzo et Agnese répondent très différemment à cette perte de la savonnerie : est-ce que le roman se construit autour de cette opposition ?
Je voulais donner un rôle à Lorenzo, celui qui lui revient dès que son grand-père lui dit : « Tu es l'homme de la maison, c'est à toi qu'il revient de faire perdurer le nom de la famille. » Imagine un enfant de 8 ans à qui on dit cela ; forcément cela le bouleverse.
En effet, le grand-père le dit à Lorenzo mais pas à Agnese, ce qui la rend paradoxalement plus libre. Elle ne ressent pas cette pression sur elle. Lui, en revanche, doit reprendre l’entreprise familiale. Et pour tenir la promesse faite à son grand-père, il finit par se ruiner la vie.
Je voulais que mes lectrices et mes lecteurs se posent une question : à quoi sommes-nous prêts à renoncer pour poursuivre un rêve, un objectif ? Je voulais que chacun ait sa propre réponse : quel est le meilleur choix ? Celui qu’a fait Agnese, ou celui qu’a fait Lorenzo ? C’est aux lectrices et aux lecteurs de répondre.
À travers ce roman, Francesca Giannone pose une question en apparence simple : quel prix sommes-nous prêts à payer pour nos choix ? Le livre ne tranche pas, il confronte et laisse ses personnages aller au bout de leurs trajectoires. C'est concret, intime, fort… et porté par une écriture juste et sensible.
Informations pratiques
- Francesca Giannone, À nous, demain, traduit de l'italien par Béatrice Robert-Boissier, Albin Michel, 22,90 €





