Jean-Yves Lazennec est le metteur en scène de Voyage en Sicile de Luigi Pirandello, qui sera à l'affiche à l'Athénée théâtre Louis-Jouvet du 7 au 23 février 2008.
Comédien et metteur en scène, Jean-Yves Lazennec lorsqu'il travaille au Centre dramatique national de Caen, il crée : La Trilogie New Yorkaise de Paul Auster,1993, Anatole d'Arthur Schnitzler, 1992, Cédrats de Sicile de Luigi Pirandello, 1990, Dialogues d'exilés de Bertolt Brecht, 1989 (plusieurs reprises jusqu'en 1998). Il fonde en 1994 sa compagnie, Théâtre Mains d'Œuvres, et travaille surtout avec des auteurs contemporains.
Mais Jean-Yves Lazennec n'est pas qu'un passionné de théâtre. De formation musicale classique (clarinette, piano, flûte à bec) et Sciences-Po Paris, il est aussi le co-fondateur du groupe de Rock progressif Fragil.
Jean-Yves Lazennec a notamment participé à l’Atelier Théâtre des Quartiers d’Ivry (dir. Philippe Adrien), et à l’école de la Belle de Mai (MAC Créteil) et a été l’un des cofondateurs du TUN, Théâtre Universitaire de Paris X-Nanterre. De 1999 à 2oo2, il a été directeur des études de l’École Supérieure de comédiens du CDN de Saint-Étienne. Depuis 1999, il a mis en scène Quelques conseils utiles aux élèves huissiers, La Conférence de Cintegabelle de Lydie Salvayre, Penthésilée de Kleist, Doucement Électre (textes islandais contemporains) et Les Céphéïdes de Jean-Christophe Bailly
Voyage en Sicile est une oeuvre qui n'existe pas en tant que telle car il s'agit de la juxtaposition de deux pièces en un acte Cédrats de Sicile (Lumie di Sicilia) et L'Homme à la fleur dans la bouche (L'Uomo dal fiore in bocca), assez peu représentées, notamment en France. Pourquoi ce choix ?
C'est d'abord l'envie de mettre à jour des pièces qui renouvellent notre regard sur un auteur bien mal connu, de fait, en France. A part remonter les standards du Pirandellisme - ce "Théâtre dans le Théatre" à mon avis aujourd'hui un peu vielli - que connait-on ? Il y a des pièces incroyables, qui ne nécessitent pas plus de moyens et totalement oubliées.
Avec Voyage en Sicile, nous puisons à la source de l'oeuvre, c'est à dire, l'adaptation par Pirandello lui-même de ces propres nouvelles. Ici le goût pour la fable, l'émotion, et la fiction est là tout entier. Pourtant, tout à la fois, sourd l'inquiétude qui jamais n'a quitté l'auteur : la vanité d'être fidèle à soi-même comme à nos propres apparences! C'est un constat d'un grand scepticisme, ou d'une grande clairvoyance, c'est comme on voudra. Reste, que dans ces deux pièces on assiste à deux déflagrations. Les protagonistes, commençant comme "mine de rien" implosent littéralemnent, par la force de la révélation d'une réalité enfouie, dissimulée. Ils en sortiront totalement autres. Les deux pièces se juxtaposent sans liens immédiats, et pourtant secrêtement se répondent de cette façon. Enfin, dans les deux fables, il est question de trains que l'on rate ou qu'on n'aurait pas du prendre... et de femmes pour lesquelles l'amour est devenu impossible. Ce qui n'empêche pas de sourire et même de rire de cela ! Pirandello qui n'a pas eu une vie particulièrement joyeuse, s'en défendait par pas mal d'humour. Que reste-il de nos amours ? pourrait bien convenir à ces deux histoires.
Pirandello a écrit des textes qui ont une valeur universelle, notamment sur le théâtre, les apparences, la vérité... Au point que l'on oublie souvent qu'il est Sicilien. Quel est le rapport de cet auteur avec sa terre natale ? Est-ce important pour son oeuvre ?
Pour connaître assez bien la Corse, (je vais bientôt y travailler sur Les Géants de La Montagne), je crois que cela est lié à la même question de l'insularité. Pour être en accord avec sa terre d'origine dans l'acte de création littéraire, tout se passe comme si il fallait s'en éloigner. Pirandello comme Giovanni Verga et beaucoup d'autres, a ainsi fait le détour la plus grande partie de sa vie, par Le Continent. L'influence est déterminante dans les nouvelles, plus complexe dans son théâtre qu'il écrit à sa maturité d'homme. Les éléments de dissociation, de séparation sont alors inscrits dans le corps même des personnages voire dans la structure des pièces. Cet écart géographique et culturel nécessaire - La Sicile du début du XXème ce devait être aussi d'énormes et multiples contraintes, il l' aurait ainsi mis à distance pour mieux s'en ressaisir à l'échelle d'une forme "universelle", bien que je n'aime pas ce terme. Je préfère l'idée de l'irréductible singularité, celle qui ne se partage pas, mais dont l'étude attentive m'éclaire sur moi même.
Ces derniers temps on remarque que les pièces de Pirandello sont de plus en plus présentes dans les salles parisiennes, d'après vous, quelle est la raison de cet engouement ?
Il faudrait apprécier cette question sur plusieurs années. Regarder de quelles oeuvres on parle - si ce sont toujours les mêmes, cela ne décrit qu'un nouveau symptôme de la crise du théâtre, de sa représentation, et de l'approche du public. Pirandello est-il le meilleur auteur pour raconter cela ? Finalement il a toujours cru dans "le cadre", même s'il le mettait en crise. S'il y a engouement tant mieux si cela rend plus curieux sur d'autres aspects de son théâtre, fort de beaucoup d'étonnements et de belles surprises.
Propos recueillis par Stefano Palombari

