Les deux âmes de Pinocchio. Il faut tenir Pinocchio pour un livre qu’on ne peut
réduire à une seule lecture, pour un livre qu’il faut accepter avec ses contradictions, ses hésitations, ses revirements, qu’il faut considérer dans sa complexité, sans le réduire à un seul de ses aspects. Si le discours pédagogique, le discours d’éducation, est incontestablement présent, il est toujours présenté avec son contraire, et le
titre que Collodi finit par choisir lorsqu’il reprend sa narration le 16 février 1882, cédant aux prières de
ses «petits lecteurs» et de la direction du Giornale per i bambini, est à prendre au sérieux : il s’agit bien
d’«aventures», et d’un personnage qui incarne cet esprit, refuse de s’en tenir au monde connu et part en courant, dès qu’il en a l’occasion, sans écouter «ceux qui en savent plus que lui». Il fait preuve de cet esprit d’aventure dès les premières pages du livre, à peine est-il ébauché par son père et s’est-il dégourdi les jambes : «il sauta dans la rue et décampa». On sait que cette première fuite sera suivie par bien d’autres ; elle est également un symbole qu’on fera bien aussi d’intégrer dans la lecture : le personnage, le livre échappent à leur créateur, à ses intentions éducatives et moralisatrices. […]
C’est qu’il y a deux âmes dans Pinocchio, deux logiques dans le livre : celle de Pinocchio le rebelle, celle de Pinocchio le petit garçon comme il faut.
C’est la présence simultanée de ces deux âmes, de ces deux logiques, qui anime le livre et lui donne son mouvement, sa structure. [...] On est face à une spirale qui pourrait se dérouler sans fin, et que l’on pourrait formuler ainsi : aventure, échec, bonnes résolutions, nouvelle aventure, nouvel échec, nouvelles bonnes résolutions, et cela jusqu’au moment où il faudra trouver une fin qui paraît bien improbable tant que Pinocchio est ce qu’il est... (Jean-Claude Zancarini, Carlo Collodi : Pinocchio, Flammarion, coll. GF, 2OO1)
La question est donc, jusqu'où peut-pousser l'interprétation sans qu'elle devienne réécriture, sans qu'elle perde l'âme originaire en se transformant en quelque chose d'autre ? Peut-on par exemple changer les mots d'une œuvre et prétendre que malgré cela elle reste fidèle à elle-même ? Voici la réponse de Joël Pommerat.
« Je considère tous les éléments concrets sur la scène (la parole fait partie de ces éléments concrets) comme les mots du poème théâtral. En fait, entre un auteur comme je le suis devenu et un metteur en scène, c’est juste une question de développement du geste.
Si un metteur en scène a déjà écrit une dizaine de fois «sur une pièce» sans changer un seul mot de l’oeuvre (ce qui est selon moi déjà une façon de réécrire la pièce), il finira peut-être, tout naturellement, par avoir envie de réécrire la pièce plus encore, en allant même jusqu’à changer les mots de l’oeuvre, franchir ce mur du respect de l’oeuvre que je trouve
suspect, parfois morbide. Je vois le travail du metteur en scène moderne comme un palimpseste. Réécrivant sur le manuscrit, le parchemin de l’auteur. Après avoir réécrit le sens à travers sa mise en scène sans en changer un mot, le metteur en scène commence un jour, et c’est normal, à avoir envie, comme moi je l’ai eu, de réécrire en grattant le manuscrit, en réécrivant par-dessus, ce qui est la définition exacte du palimpseste.
C’est ce processus proche de celui de la mise en scène moderne qui m’amène par exemple à ne pas monter Les Trois Soeurs de Tchekhov mais finalement à réécrire sur le parchemin des Trois Soeurs, comme dans ma pièce Au monde. Je suis un metteur en scène qui a poussé un peu plus loin le geste de la mise en scène. Ce processus était inévitable et je ne crois pas qu’il ne concerne que moi. Je pense qu’il va produire l’éclosion d’un grand nombre d’auteurs d’aujourd’hui, pleins de leur histoire de théâtre et concernés par leur présent.
C’est aussi une conception de l’écriture qui considère que nous sommes profondément liés aux autres, ceux qui nous ont précédés, qu’ils existent à travers nous. Nous ne créons pas à partir de rien, il n’y a pas de vide à l’intérieur de l’humain, il n’y a pas de vide à l’intérieur de la culture humaine. »

