L'auteur, plusieurs fois primée, de La Bicyclette, Les routes de poussière, Un chocolat chez Hanselmann, Madame Della Seta aussi est juive, pour citer les titres les plus célèbres, retourne à ses thèmes favorits, la famille, l'amour, la guerre, les enfants, mais cette fois elle parle à la première personne.
L'occasion : la demande de Colette Fellous d'écrire un inédit pour sa collection "Traits et portraits", consacrée à l'exercice de l'autoportrait, aux Editions Mercure de France. Donc, bien qu'il s'agisse d'un auteur italien, le texte n'est jamais paru en Italie.
Les années racontées sont celles de la formation : de l'enfance jusqu'au début de l'adolescence. Une période qui va de la deuxième décennie du régime fasciste jusqu'à la fin de la seconde Guerre Mondiale.
Rosetta Loy nous ouvre discrètement les portes des grandes maisons ou elle a vécu avec sa famille. Elle nous décrit les images du passé, clairement imprimées dans sa mémoire, comme on feuillette un ancien album de photographies, en s'arrêtant devant l'expression d'un individu, ou en se souvenant de la sensation éprouvée à cet instant précis. Et souvent, le regard dégourdi et lucide de la femme adulte remarque des nouveaux détails qui avaient échappé aux yeux de la petite fille.
Les images parlent d'une jeune fille, née dans une famille aisée de la haute bourgeoisie romaine, dont la vie a été pensée par les parents pour être parfaite : leçons de piano et gymnastique, vacances à la mer et à la montagne, éducation dans des écoles austères de religieuses. Cette existence irréprochable, cependant, n'est pas dénuée de plusieurs déceptions et blessures, qui mortifie la sensibilité de la petite protagoniste.
Le premier de tous les événements est arrivé avant sa naissance, quand sa mère, effrayée par la quatrième grossesse en quatre ans, cherche à éliminer l'embryon inopportun par les secousses d'une voiture lancée à toute vitesse.Ou encore, la première nourrice qui la laisse dépérir, car angoissée par la mort de son nourrisson. Le départ de la gouvernante adorée. Le va-et-vient des institutrices allemandes. L'attente frustrée de gratification de la part de son père.
Mais l'écrivain n'oublie jamais que les histoires, intimes et individuelles, et l'Histoire, que tous vivent et subissent, sont inévitablement tressées entre elles. Comme dans ses romans, l'Histoire joue un rôle essentiel.
Ici on revit les épisodes tragiques d'avant et de pendant la guerre, par la légèreté de la vision enfantine. La guerre, c'est la peur absolue et l'insécurité, mais c'est aussi un moment de liberté pour la protagoniste. Les heures d'école ont étés réduites, personne ne la surveille et elle peut jouer dans la rue, en pleine nouvelle saison d'anarchie. Le contraire des années de la première enfance.
Le regard intuitif de la jeune protagoniste remarque souvent les incohérences du monde adulte, mais elle ne juge pas et laisse aux lecteurs le devoir de deviner le sens de ses observations aiguës. Même dans les épisodes les plus pénibles, qui montrent la faiblesse des autres et souvent aussi la sienne, son ton pudique et mesuré respecte toujours la dignité des personnages évoqués.
L'écriture est essentielle, concrète et visuelle : Par quelques traits rapides, Rosetta Loy réussit à recréer les situations et à réveiller les sensations de façon nette, sans crier ou glisser dans le sentimentalisme.
Elle nous offre un portrait magnifique et délicat, en rappelant que les vies de chacun ne sont pas un bloque fixe et solide, mais plutôt la somme de plusieurs petits tableaux, comme les morceaux d'un puzzle. Comme elle-même raconte :
« C'est une histoire uniquement de gestes où les paroles privées de sens sombrent dans le néant. Et le désir reste impossible à combler, enfantin et adulte à la fois comme s'ils appartenaient, ces gestes, à une petite fille mais aussi à son contraire.(….)
Car l'absence de parole peut aussi se transformer en douleur, comme quand tu rentrais le soir du bureau, papa, et que tu t'asseyais à côté de la table de travail toujours si bien rangée de Teresa. »
