deux pièces de Dario Fo et Franca Rame
traduction Valeria Tasca
adaptation et mise en scène Didier Bezace
Ariane Ascaride
Du 8 novembre au 17 décembre 2006
du mardi au samedi à 21h
le dimanche à 16h30
relâche exceptionnelle le dimanche 12 novembre
Comment se rendre au Théâtre de la Commune
•Métro : direction La Courneuve - Station "Aubervilliers
Pantin 4 chemins", puis 10 mn à pied ou 3 mn en bus 150 ou
170
• Autobus 150 ou 170 - arrêt "André Karman"
/ 65 - arrêt "Villebois-Mareuil"
• Voiture : par la
Porte d'Aubervilliers ou la Porte de la Villette ; suivre
direction : Aubervilliers centre - Parking gratuit
• Le
Théâtre de la Commune met à votre disposition
une navette retour gratuite du mardi au samedi – dans la
limite des places disponibles. Elle dessert les stations Porte de
la Villette, Stalingrad, Gare de l'Est et Châtelet.
Pour Franca Rame et Dario Fo, auteurs, acteurs, militants d'extrême gauche dans une Italie agitée de courants politiques radicaux et contradictoires, la parole est une arme ; ni langue de bois, ni catéchisme politique moralisateur, c'est l'expression ludique d'une verve et d'une insolence à l'état pur, d'un comique vengeur, d'une invention sans cesse renouvelée au service de la liberté. Les deux monologues que nous avons réunis ici comme deux actes d'une féroce comédie maternelle sont de cette nature : la maman bohême se sert de sa langue bien pendue et du théâtre le plus cruel pour partir à l'assaut des idées reçues et construire pour notre plaisir un personnage émouvant de femme combattante.
Didier Bezace

Vos spectacles ont toujours suscité des réactions violentes. En 1962, vous présentez, aux côtés de votre femme, l'actrice Franca Rame, une émission de télé sur la RAI. Le succès est immense. Puis, du jour au lendemain, les dirigeants de l'antenne vous congédient.
Mettre deux anarchistes en prime time et en direct, le samedi soir, devant 24 millions de téléspectateurs, quelle erreur ! Dès le premier soir, nos sketchs ont déclenché de violentes polémiques. Pour la première fois, on parlait à la télévision de la vie des gens, des ouvriers qui se tuaient en tombant des échafaudages, des maladies des poumons des préposés au péage des autoroutes... Le succès fut incroyable. Pendant six semaines, tous les samedis soir, à 20 heures, l'Italie s'arrêtait pour regarder Canzonissima : les restaurants fermaient, les taxis s'arrêtaient... Les dirigeants de la RAI se mirent à censurer mes textes. Un samedi, je racontais dans un sketch l'histoire vraie d'un journaliste tué par la Mafia. Un ministre de la Démocratie chrétienne débarqua à la RAI en hurlant : « Ici, on insulte publiquement l'honneur du peuple sicilien en prétendant qu'il existe une organisation criminelle appelée Mafia! » Quelques jours plus tard, j'ai reçu un cercueil miniature portant mes initiales, et des menaces de mort contre Franca, mon fils de 7 ans et moi-même étaient inscrites en lettres de sang sur ma porte. Le samedi suivant, un dirigeant de la chaîne a refusé nos textes et a voulu nous en faire lire d'autres, écrits par je ne sais qui. Indignés, nous avons quitté le siège de la RAI. Des manifestations de soutien eurent lieu dès le lendemain, la chaîne reçut des millions de lettres et, pendant des mois, les acteurs italiens, solidaires, refusèrent de prendre notre place. Mais ma femme et moi fûmes bannis de la RAI pendant quinze ans.
Dès le milieu des années 1960, vos pièces – comme Les archanges ne jouent pas au flipper – remplissent les salles. Vous créez votre compagnie théâtrale, Nuova Scena, et devenez célèbre à travers l'Europe. À cette époque, on vous considère comme un intellectuel de gauche. Pourtant, vous n'étiez lié à aucun parti...
J'étais un sympathisant du Parti communiste, jusqu'au jour où, en 1970, j'ai osé remettre en question son fonctionnement. J'avais créé des pièces, comme L'Enterrement du patron, qui critiquaient le stalinisme et certaines positions sociales-démocrates du PCI, le Parti communiste italien. La tournée du spectacle fut sabotée par le PCI, au point que des dizaines de représentations furent annulées. Franca se rendit chez Enrico Berlinguer, secrétaire général du PCI, pour lui rendre sa carte du Parti. Moi, je n'avais rien à rendre, puisque je ne m'étais jamais inscrit.
Peu après, en 1973, vous mettez en scène, avec votre femme, le spectacle Poum, poum! Qui est là ? La police !, dénonçant les répressions policières de cette époque, les « années de plomb ». Le 9 mars, Franca Rame est kidnappée par un groupe de cinq néofascistes...
Ils lui écrasèrent des mégots de cigarette sur la poitrine. Ils lui taillèrent la peau avec des lames de rasoir. Il la violèrent, tour à tour, pendant des heures. Franca raconta l'histoire à la police, mais elle omit le viol. Moi-même, je ne l'ai appris que des années plus tard. Elle craignait que, pour la protéger, je ne m'éloigne de mon engagement... En 1978, elle eut l'immense courage de raconter ce cauchemar sur scène. [Dario Fo a les larmes aux yeux.] En 1987, deux repentis néofascistes révélèrent aux juges que la « punition » de Franca avait été décidée par des carabiniers de la division Pastrengo de Milan. L'un des deux hommes, capitaine à l'époque, raconta que, cette fameuse nuit de 1973, la nouvelle du viol de ma femme avait été accueillie à la caserne « avec une grande euphorie ». Malheureusement, ces aveux sont arrivés trop tard : les faits étaient déjà prescrits. J'ai écrit une lettre au président de la République, Oscar Luigi Scalfaro, mais cela n'a servi à rien.
Les Italiens vous aiment. Les institutions vous craignent. Le Vatican est intervenu plusieurs fois contre vous, en particulier lors des représentations de Mistero buffo, pièce dans laquelle un jongleur évoque en neuf tableaux les « aventures de Jésus ». Lorsque le spectacle passa à la télé, l'Eglise décréta qu'il s'agissait de la pièce la plus hérétique de l'histoire du théâtre, et le clergé la fit censurer. Êtes-vous anticlérical ?
Pas du tout. Je n'aime pas une partie du clergé qui prône l'obscurantisme. Mais je suis très respectueux de la foi et, en tant qu'architecte et amateur d'art, j'ai une véritable passion pour les églises. J'ai même écrit un livre sur l'histoire de la cathédrale de Modène. Et l'une de mes idoles est Saint Ambroise, élu évêque de Milan, en 374, par la population de la plaine padane. Il aimait le peuple et il intégra dans la musique vocale liturgique de magnifiques chants populaires. [Dario Fo se met à les chanter.] Très peu savent qu'à l'époque de la censure de Mistero buffo certains cardinaux s'étaient réunis dans une petite salle de la RAI pour voir l'enregistrement du spectacle, afin de juger s'il était vraiment si blasphématoire. Je me trouvais par hasard dans la pièce à côté et je les ai entendus rire comme des fous. Mistero buffo est une farce sur Boniface VIII et sur le pouvoir temporel. Elle attaque simplement une façon bornée de concevoir la religion, comme un outil pour contrôler les ignorants.
Vous croyez à l'enfer et au paradis ?
Non merci.
propos recueillis par Paola Genone in L'Express du 26 janvier 2006 (extraits)

