Si le plaisir d'entendre Fellini en chair et en mots est immédiat, celui de parcourir le " kaléidoscope " Antonioni, habilement mis en couleur par Aldo Tassone, semblerait a priori moins vif, parce que plus historique, universitaire, distant. Il n'en est rien : on sort de ces quatre-cent pages tout imbibé de vraie culture, celle qui vivifie l'âme et invente des perspectives. Belle découverte : l'Antonioni critique de cinéma, voire philosophe. Dès 1937, il fustige les " productions de mauvais goût " fabriquées aux États-Unis : " Il est inconcevable que l'on puisse encore tourner des scénarios si banals et si conventionnels, fondés sur des thèmes rabâchés […] selon les bonnes règles d'une rhétorique boutiquière. " Soixante-dix ans plus tad, sa dénonciation de la " brutalité exhibitionniste " fait singulièrement écho : " On peut se demander si un tel déploiement, un tel branle-bas de combat n'est pas dû à une mise en scène diabolique plutôt qu'à un pieux désir d'atténuer la douleur. " Aldo Tassone montre un réel talent pour restituer de façon délicieusement narrative et vivante la filmographie d'Antonioni, de ses documentaires (1943-1950) au Périlleux enchaînement des choses (2004), en passant par ses films charnières au pessimisme lucide, Le Cri et L'Avventura, qui dépeignent les tourments de l'obsession passionnelle. Des univers s'ouvrent et nous absorbent, commentés par Antonioni. " On ignore ce qu'il y a derrière une image " dit-il à propos de Blow up (1966), conte philosophique sur " l'abstraction de l'apparence ". De même, on ignore ce qu'il y a derrière l'amour - que Tchekov voyait comme un " reliquat de ce quelque chose qui fut immense et qui a dégénéré ". Antonioni a voulu nous en donner voir. Son art, toute en tensions intérieures et en lentes catastrophes, nous fait éprouver le caractère éphémère des sentiments, la douloureuse précarité du bonheur.
Vincent Cespedes
Fellini par Fellini
Auteur : entretiens avec Giovanni GrazziniAntonioni
Auteur : Aldo Tassonementions legales

